l'institution et la mort   - formation pour Infirmier de Secteur Psychiatrique - texte de Mr Enriquez -

 FORMATION DE BASE POUR SOIGNANT

 

L'INSTITUTION ET LA MORT

 

 

 

 

L'analyse des institutions révèle leur caractère paradoxal

 

D'un côté ce sont des lieux pacifiés, expressifs d'un monde fonctionnant sous l'égide de normes intériorisées et où règne sinon un consensus parfait, du moins un accord suffisant pour entreprendre et mener une oeuvre collective. A la différence des organisations qui ont pour but la production délimitée, chiffrée et datée, de biens ou de services et qui se présentent comme contingentes (exemple: une entreprise peut naître ou mourir sans que cette naissance ou cette disparition comportent des conséquences notables sur la dynamique sociale), les institutions, dans la mesure où elles donnent commencement à une modalité spécifique de rapport social, où elles tendent à former et à socialiser les individus suivant un "pattern" spécifique, où elles ont la volonté de faire durer un certain état, jouent un rôle essentiel dans la régulation sociale globale. Elles ont en effet pour visée première, d'aider au maintien ou au renouvellement des forces vives d'une communauté en permettant aux êtres humains d'être capables de vivre, aimer, travailler, changer et peut-être créer le monde à leur image. Leur but est d'existence, non de production, de centration sur les rapports humains, sur la trame symbolique et imaginaire dans lesquelles ils s'inscrivent, et non sur les relations économiques. La famille, l'église, l'état et les ensembles éducatifs et thérapeutiques peuvent à bon droit être considérés comme des institutions, car ils posent tous le problème de l'altérité, c'est à dire de l'acceptation d'autrui en tant que sujet pensant et autonome par chacun des acteurs sociaux qui entretient avec lui des relations affectives et des liens intellectuels. Les institutions, qui signent l'entrée de l'homme dans un univers de valeurs, sont créatrices de normes particulières et de systèmes de référence (mythe ou idéologie) servant de loi organisatrice aussi bien de la vie psychique que de la vie mentale et sociale des individus qui en sont membres. Ainsi toute institution a-t-elle vocation à incarner le bien commun.

 

Pour ce faire, elle favorisera:

 

Sans institutions, le monde ne serait que rapport de forces, aucune civilisation ne serait envisageable. Dans toute institution se dévoile le regard du divin, de celui qui a permis l'existence de l'harmonie dans le monde, qui nous a adressé un discours d'amour et qui demande en retour notre amour pour lui et notre amour pour les autres. La signification ultime, manifeste et en même temps masquée, du message institutionnel, c'est la présence entière, tonitruante d'Eros qui lie les êtres entre eux ("aimez-vous les uns les autres", "aimez-vous autant que je vous aime") et qui en favorisant l'établissement de "vastes unités" (S. Freud, 1929, p.77) permet à chacun de reconnaître dans l'autre son prochain, tous se mouvant à l'ombre de la loi et n'ayant une identité qu'en tant que porteur de cette loi, incontestée et incontestable. Cette clameur d'Éros a des chances de mettre les membres de l'institution en état de sidération. Si tel est le cas, ils ne pourront pas se rendre compte de l'intrusion silencieuse de Thanatos dans le processus d'instauration de la liaison. Éros en effet peut, en favorisant l'identification mutuelle, mettre en place une cohésion ou une collusion définitive, faisant fonctionner l'institution comme une "communauté de déni" (M. Fain, 1981).

 

Cette cohésion s'étaye sur un mouvement de séduction réciproque entre les membres de l'institution, qui déjoue tout travail de remise en cause de l'état d'équilibre érigé quand il ne facilite l'établissement de mécanismes d'englobement dans le grand Tout et la construction d'un imaginaire leurrant. Lorsqu'une telle situation advient, l'indifférenciation et l'homogénéisation, dont les caractéristiques mortifères sont bien connues, triomphent. L'institution devient ainsi un modèle de communion, de chaleur, d'intimité et de fraternité. Les relations entre les êtres humains sont considérées alors comme totalement fraternelles. On peut se demander si la compulsion à la répétition n'est pas déjà à l'œuvre dans ce travail d'uniformisation. De plus, à partir du moment où une institution vit sous le modèle communiel, elle tend à éviter les tensions ou au moins à les maintenir au niveau le plus bas possible. Elle fonctionne comme un système alors caractérisé par une autorégulation simple, permettant la préservation d'états stables (homéostasies) et par l'augmentation continue de l'entropie (refus de toute créativité), augmentation telle, dans certains cas, que la seule voie restante est le retour à l'état anorganique (S. Freud, 1920). On pourrait dire, suivant A. Green, qu'elle promeut un "narcissisme de mort" (1983). Thanatos se déploie au lieu même où Éros semblait l'emporter.

 

D'un autre côté, les institutions sont des lieux qui ne peuvent empêcher l'émergence de ce qui a été à leur origine et contre quoi ils sont apparus à l'existence: la violence fondatrice. Malgré les efforts que les institutions mettent en œuvre pour masquer les conditions de leur naissance, elles sont et demeurent les héritières d'un ou de plusieurs crimes: "la société repose désormais sur une faute commune, un crime commis en commun. C'est un acte mémorable et criminel qui a servi de point de départ à tant de choses: organisations sociales, restrictions morales, religions..." (S. Freud, 1912, p.163). 

 

Si elles ont renoncé formellement à la violence, de tous contre tous, elles ont instauré la violence légale. Celle-ci en définissant la sphère du sacré et celle du profane, en prononçant les interdits, en développant le sentiment de culpabilité, s'énonce certes, non comme violence, mais comme loi de structure. Mais ce faisant elle (la violence) mystifie les hommes car elle exige d'eux des sacrifices auxquels elles (les institutions) n'offrent souvent que des compensations dérisoires (S. Freud, 1927), elle les met dans des situations de tension intolérable, car elle crée des angoisses et des dangers spécifiques. Les institutions de plus, indiquent en creux la possibilité constante du meurtre des autres. On sait en effet, que l'interdit suscite le désir de transgression, que le conflit et la rivalité entre les frères, membres de l'institution, peuvent toujours briser la digue instaurée par la nécessité du consensus. Frazer écrivait justement: "la loi ne défend que ce que les hommes seraient capables de faire sous la pression de certains de leurs instincts. Ce que la nature elle-même défend et punit n'a pas besoin d'être défendu et puni par la loi" (Frazer, in S. Freud, 1912).

 

La violence semble ainsi être substantielle à la vie institutionnelle, en tant qu'elle procède de la légalité réclamant aux hommes de renoncer à la satisfaction de leurs pulsions et qu'elle est à même, ce faisant, de rallumer les combats entre les égaux et de favoriser le désir de transgression des interdits. Mais la violence institutionnelle ne se réduit pas à la violence légale. Dès qu'un groupe est institué, de nouveaux mécanismes se mettent en oeuvre: projection par les individus à l'extérieur des pulsions et objets internes "qui sinon, seraient la source d'anxiété psychotique et qu'ils mettent en commun dans la vie des institutions sociales où ils s'associent" (E. Jaques, 1965, p.546), attaques contre les liens (W. R. Bion, 1959), non seulement de la part de patients psychotiques, mais de la part de tout individu utilisant électivement des types de défense primaires comme le clivage et la forclusion, prolifération de mensonges, d'affirmations dictatoriales (W. R. Bion, 1962) ou "indiscutables" (en tant qu'elles scandent un discours clos sur lui-même ne permettant à personne de le contredire ou de le corroborer) d'autant plus fréquentes que les institutions ne favorisent pas la recherche de la vérité mais les luttes pour le pouvoir, certes cela ne veut pas "dire que les institutions utilisées de cette façon deviennent psychotiques mais ceci implique effectivement que nous nous attendions à trouver dans les relations de groupe des manifestations d'irréalisme, de clivage, d'hostilité, de suspicion" (E. Jaques, 1955, p.547). Quant aux structures adoptées pour que l'institution puisse fonctionner elles se présentent comme "des défenses contre l'anxiété dépressive et l'anxiété de persécution" (E. Jaques, 1955) ou encore (dans un prolongement hétérodoxe de la pensée de Jaques) comme défenses contre l'informe, les pulsions, les autres, l'inconnu, la parole libre, la pensée (E. Enriquez, 1983).

 

Si on admet que l'institution, malgré ses structures, n'établit pas un écran suffisant pour empêcher les membres de se sentir mutuellement envahis par les projections des uns et des autres et d'éprouver alors un sentiment d'intrusion de leur psyché et d'assèchement de leurs pensées et de leurs émotions; qu'elle ne parvient que difficilement à faire admettre à ses membres la nécessité de maîtriser et de symboliser la séparation, ceux-ci ayant tendance soit à la nier, soit à la fixer en lutte de pouvoir et en agressivité; qu'elle est traversée par des mouvements de désinvestissement et de contre investissement; qu'elle favorise, en promulguant des idéaux, l'apparition de conduites paranoïaques et qu'elle risque, en essayant de promouvoir un espace de rêve et de fantaisie, de donner libre cours au désir pervers, le rêve le plus fou et le plus nuisible pouvant toujours se cacher sous le masque de la créativité, on est alors amené à admettre que Thanatos (même s'il n'existe pas de "destrudo" autonome dans la pensée freudienne) joue un rôle essentiel dans la vie de l'institution.

 

Une réflexion sur le travail de la mort dans les institutions se révèle donc urgente. Elle devra essayer d'élucider les métamorphoses, les processus de substitution, de déplacement et de métaphorisation qui font que l'institution joue toujours à "qui perd gagne", que la mort peut être présente en dehors de l'endroit où on aurait tendance à l'assigner, que la vie peut s'avancer sur le chemin même emprunté par l'ange de la mort. C'est à un jeu de masque, à un jeu de vertige (ilynx) que nous sommes conviés. Il nous faut donc essayer d'y mettre un peu d'ordre pour ne pas tomber dans l'insensé, même si nous savons d'emblée que l'impensé, l'innommable, l'indicible auront en tout état de cause, autre paradoxe, le dernier mot.

 

 

Les institutions : systèmes culturels, symboliques et imaginaires

 

Les institutions, éléments de la régulation sociale globale et image du divin (toute institution s'érige en institution divine en tant qu'elle s'énonce comme la seule promettant à ceux qui l'habitent le salut et la rédemption) se présentent comme des ensembles culturels, symboliques et imaginaires.

 

Des systèmes culturels

 

1. Ils offrent une culture, c'est à dire un système de valeurs et de normes, un système de pensée et d'action qui doit modeler la conduite de leurs agents auprès des individus qui leurs sont confiés ou qui ont exprimé une demande à leur égard.

2. Ils mettent au point une certaine manière de vivre dans l'institution, une armature structurelle (exemple: réunion institutionnelle, réunion sur un problème précis, réunion de petits groupes de spécialistes...) qui se cristallise en une certaine culture, c'est à dire en des attributions de places, en des attentes de rôles, en des conduites plus ou moins stéréotypées, en des habitudes de pensée et d'action, en des rituels minutieusement observés, devant faciliter l'édification d'une œuvre collective.

3. Ils développent un processus de formation et de socialisation des différents acteurs, afin que chacun d'entre eux puisse se définir par rapport à l'idéal proposé.

 

Certes le modèle réel de socialisation, autrement dit celui qui est mis effectivement en œuvre, peut être fort différent des principes théoriques auxquels il se réfère et de l'armature structurelle créée pour les faire vivre. Le degré de contradiction ou de complémentarité entre ces différents "moments" de la culture (de même que le degré de consistance et de cohérence que présente chacun d'entre eux) est un problème central. Quelle que soit la façon dont il est résolu, les trois moments culturels, non seulement jouent un rôle prégnant dans la vie institutionnelle, mais sont indispensables à l'établissement et à la permanence de l'institution, car ils sont le garant de l'identité à laquelle aspire tout ensemble social.

 

Des systèmes symboliques

 

Une institution ne peut vivre sans secréter un ou des mythes unificateurs, sans instituer des rites d'initiation, de passage et d'accomplissement, sans se donner des héros tutélaires (pris souvent parmi les fondateurs réels ou imaginaires de l'institution), sans raconter et/ou inventer une histoire qui tiendra lieu de mémoire collective; mythes, rites, héros, sagas ayant pour fonction de sédimenter l'action des membres de l'institution, de leur servir de système de légitimation et de donner ainsi sens à leurs pratiques et à leur vie. L'institution peut alors s'offrir comme objet idéal à intérioriser, à faire vivre, auquel chacun doit manifester sa loyauté, sinon se sacrifier. Elle pose ses exigences et enjoint à chacun d'être mû par l'orgueil du travail à accomplir, véritable mission à vocation salvatrice.

 

Si toutes les institutions ne peuvent en fait, se donner un système symbolique aussi fermé sur lui-même et aussi contraignant pour ses membres, elles recherchent inconsciemment ou consciemment à l'édifier. Et ceci d'autant plus qu'elles se sentent moins sûres d'elles-mêmes et qu'elles désirent se ré-instituer, se redonner un fondement solide (et ainsi développer un contrôle nouveau et plus entier sur leurs membres).

 

Les institutions "sans histoires" ont donc leurs mythes, rites et héros, mais elles n'ont pas besoin de les évoquer constamment. "Notre père qui êtes aux cieux restez-y / et nous, nous resterons sur cette terre / qui est quelquefois si jolie", écrivait Prévert. Lorsque les pères restent aux cieux, lorsque le mythe reste à la plus grande distance possible des hommes, lorsqu'il n'envahit pas la vie quotidienne, il joue le rôle de garant de la vie psychique et de la vie sociale. Les hommes peuvent vaquer à leurs problèmes et faire vivre l'institution. Lorsque le mythe devient envahissant (avec son cortège de rites, de sagas, de héros), alors il englue les êtres dans un sens préétabli et leur enlève, en voulant leur redonner vie, toute possibilité d'échapper à l'effondrement qui les guette, même si temporairement, il semble leur fournir un nouvel élément de cohésion.

 

Des systèmes imaginaires

 

Imaginaires en tant que l'institution va essayer de prendre les sujets au piège de leurs propres désirs d'affirmation narcissique et d'identification, dans leurs fantasmes de toute-puissance ou de leur demande d'amour, en se faisant fort de pouvoir répondre à leurs désirs dans ce qu'ils ont de plus excessifs et de plus archaïques (affirmation narcissique se déployant sous les visages du leader, du tyran, de l'organisateur et du séducteur), identification massive ayant pour but la communion et la fusion amoureuse avec autrui, et de transformer leurs fantasmes en réalité (illusion proprement mortifère puisque la fonction du fantasme est de rester ce qui ne doit jamais être réalisé et de fournir le soubassement et les éléments créatifs nécessaires à la réflexion et à la volonté transformatrice). Imaginaires également en tant que l'institution va les assurer de ses capacités à les protéger de la possibilité du vacillement de leur identité, de leurs craintes d'effondrement, de l'angoisse de morcellement réveillée et alimentée par toute vie communautaire, en leur procurant les cuirasses solides du statut et du rôle (constitutives de l'identité sociale) et de l'identité massive de l'institution.

 

En leur promettant de tenter de répondre à leur appel (angoisses, désirs, fantasmes, demandes), elle tend à substituer son propre imaginaire au leur. D'un côté l'institution divine, toute-puissante, seule référence, niant le temps et la mort, mère englobante et dévorante, et d'un autre côté mère bienveillante et mère nourricière, géniteur castrateur et simultanément père symbolique de l'autre, institution toujours menacée par des persécuteurs externes et internes désireux de l'empêcher d'accomplir au mieux la mission dont elle est investie, parcourue par des peurs spécifiques: peur du retour au chaos, peur de l'inconnu externe et interne immaîtrisable, peur des pulsions destructrices et des pulsions amoureuses non contrôlables. Apparaissant à la fois comme sur-puissante et comme d'une extrême fragilité, multipliant les images les plus contradictoires ou les plus contrastées, mais toujours celles qui provoquent crainte et tremblement, amour et aliénation, elle vise à occuper la totalité de l'espace psychique des individus qui ne peuvent plus se "décoller" d'elle et imaginer d'autres conduites possibles. Elle les étouffe et les embrasse, elle les tue et les fait vivre. Le jour où ce chatoiement imaginaire ne peut plus jouer ou peut être démystifié, alors chaque membre se met à jouer son propre jeu (avec ou contre l'institution) et celle-ci, mise à nue, se transforme en une simple organisation de travail avec ses règles et ses codes, c'est à dire en un lieu où les passions s'apaisent et où l'imaginaire n'a plus vocation de régner.

 

Les institutions, en tant que systèmes culturels, symboliques et imaginaires, se présentent donc comme des ensembles englobants, visant à imprimer leur marque distinctive sur le corps, la pensée et la psyché de chacun de leurs membres. Elles vont favoriser la construction d'individus à leur dévotion, dans la mesure où elles ont réussi à s'instaurer pour eux comme pôle idéal et à les rendre malades de l'idéal. Elles arriveront pourtant rarement à leurs fins d'emprise totale et par voie de conséquence de formation de structure clôturante: elles finiraient par engendrer un univers conformiste, répétitif et voué à se dégrader irrésistiblement et à mourir, à moins qu'en poursuivant la mort des autres il ne se donne quelque répit. Mais qu'elles ne parviennent pas à développer toutes les conséquences impliquées dans leur essence et dans leur mode d'existence tel qu'il est formellement organisé, ne signifie pas qu'elles ne cherchent pas à "persévérer dans leur être", et qu'elles ne se placent pas d'emblée, par leur volonté totalitaire, et par leur refus de la variété et de l'acceptation d'une altérité radicale, dans un registre qui, ayant pour visée de faire surgir du vivant, risque en fait d'être sous l'égide du triomphe de la mort.

 

 

Les caractéristiques des institutions thérapeutiques

 

Ces institutions, à l'instar de leurs congénères, sont peuplées d'individus occupant par nature des positions asymétriques. On sait que l'institution familiale, du fait même de l'inachèvement de l'enfant, place celui-ci dans une situation de dépendance totale (accès aux dossiers: "naissance" et "petite enfance"); que l'école institue une séparation entre un maître gardien du savoir, et un élève en apprentissage; que l'armée instaure une différence fondamentale entre le commandant et le soldat, etc. L'institution thérapeutique ne déroge pas à cette asymétrie. Elle aussi place d'un côté les médecins, infirmiers, éducateurs, analystes, formateurs, possesseurs de techniques plus ou moins sophistiquées et des "clients" qui peuvent être définis, en première analyse, comme objets de ces techniques. Mais elles offrent une modalité d'existence particulière: si dans les autres institutions, les relations ne sont asymétriques que pour un temps, si donc l'enfant peut devenir un père, l'élève un maître, le soldat un commandant, si toutes les autres institutions prennent l'individu de force et l'assignent à une place qu'il n'a jamais demandée (l'enfant ne choisit pas sa famille, l'élève son école, le soldat son armée, etc.) il n'en est pas de même dans les institutions de soins.

 

Dans celles-ci (institutions hospitalières, de rééducation, d'accueil, de protection ou de sauvegarde) la relation asymétrique demeure permanente et les individus soignés ne deviendront que rarement des membres actifs de ces institutions. De plus, ces derniers expriment tous plus ou moins explicitement une demande spéciale: une demande de guérison. Ce sont des patients qui viennent afin que leur soient apportés une aide, une assistance, un conseil. Ils arrivent pleins d'espoir et prêts à la soumission (à moins que ce ne soient leurs parents qui en tant que porte-parole adoptent cette attitude d'attente), mais aussi avec leurs exigences démesurées et leur possibilité de révolte et de violence.

 

Rencontre avec l'arbitraire

 

Ce sont des gens qui ont dans leur vie, comme le souligne P. Aulagnier (1975), rencontré l'arbitraire et non une loi structurante. En effet, ils ont fait l'expérience d'un excès: dans un cas, excès de contacts érotiques, d'amour envahissant, d'attachement englobant, et dans l'autre cas, excès de coups, de haine destructrice, de vœux de mort ou encore plus simplement expression de l'indifférence de leurs parents (de leurs premiers éducateurs), qui les font vivre dans une situation de carence affective insupportable. Ils n'ont donc pas eu la possibilité de se confronter, ni avec des limites et des interdits expliqués et acceptables, et donc structurants, ni avec de l'amour positif (quand bien-même tout amour est ambivalent) favorisant l'autonomie progressive de leur personnalité. Ils n'ont pas été en mesure de vivre un refoulement nécessaire à la constitution d'un sujet vivant qui, ressortissant à l'ordre de l'interdit et du langage, est toujours le signe que l'instance refoulante a marqué sa présence, son attention et son intérêt affectif vis à vis de celui sur lequel elle intervient. Un tel refoulement, s'il avait lieu, aurait été créateur de culture et de langage et aurait donc ouvert la porte de la sublimation. S'il n'a pas été possible, cela peut être dû au fait que le refoulé n'a pas été mis en place chez les parents eux-mêmes. Ils ne peuvent alors pas se poser comme sujets de la culture, et ils ne peuvent induire qu'un refoulement totalement arbitraire (une violence par excès et non une violence constructive) empêchant la fantasmatisation et l'acheminement du sens. C'est ce qui se passe dans la psychose si on se réfère à la théorisation proposée par P. Aulagnier. Cet auteur écrit: "dans le registre de la psychose, le refoulement vise à rendre impossible le dévoilement d'un non-refoulé présent et agissant dans la psyché maternelle. La mère en tant qu'instance refoulante, interdira à l'enfant toute pensée, toute signification, toute interprétation, qui mettraient en mots ce non-refoulé. C'est pourquoi il ne peut y avoir dans ce cas, une alliance positive structurante entre l'action refoulante opérée par le parent et l'action refoulante que devrait s'approprier le Je" (P. Aulagnier, 1984, p. 259). Une autre détermination peut être en cause: l'absence de tout discours de refoulement de la part des premiers éducateurs. Les patients n'ont pu dans ces conditions que se confronter à la haine et à la répression. Si le refoulement est de l'ordre de l'interdit et du langage, la répression est de l'ordre de la censure et de la violence. Comme l'avait déjà fortement noté G. Bataille, la violence est un discours sans voix. La violence ne peut être parlée: elle se vit, elle s'exprime, elle travaille au niveau d'une empreinte sans médiation (sans langage) sur le corps et l'esprit. Le discours de la répression est celui du corps à corps et l'être de la répression (le persécuteur) n'a pour but que de transformer un sujet qui pourrait être désirant en un corps à abattre. Dans un tel cas, aucune structure significative ne peut être constituée. Ce qui est institué par contre, c'est un manque d'espoir associé à une montée des angoisses de mort (angoisses de dévoration, du vide, de l'effondrement), c'est une absence de forme, c'est une impossibilité d'accéder au désir et parfois même une haine mortelle du désir. La violence destructrice et auto destructrice, la tentation de l'apocalypse ou celle du nirvana en sont les fruits.

 

Dans l'un et l'autre cas, avec plus ou moins d'acuité, les individus vivront donc la perte du sens et de la possibilité pour eux de la construction du sens. Ils ne peuvent voir dans les autres, dans le social, qu'une menace toujours prête à opérer. Certes tous les patients n'ont pas vécu de telles situations extrêmes. Certains d'entre eux ont été mis quand même en présence d'interdits structurants. Leur demande d'aide est alors occasionnée soit par un excès, soit par un déficit d'interdits, quand ce n'est pas par l'impossibilité de se retrouver et de se définir dans le labyrinthe des multiples interdits qui leur sont imposés sans hiérarchie.

 

L'excès d'interdits

 

Excès d'interdits: tels les vivent les patients qui ont subi une éducation rigide, de type puritain où ce qui était en jeu n'était pas seulement de ne pas transgresser l'interdit, mais de considérer ce qu'il désigne avec horreur, comme l'expression du démoniaque tapi dans chaque être et qui n'attend qu'un relâchement de l'ascèse pour se manifester dans sa virulence et comme contre nature. Lorsqu'une telle occurrence se produit, on assiste à un développement tel du sentiment de culpabilité, dérivant de l'angoisse devant le retrait d'amour, de l'angoisse devant le Surmoi (indispensable à la création et à la permanence de la civilisation) qu'il amène par le renoncement quasi complet à la satisfaction des pulsions, à des niveaux de "tensions intolérables". On aura affaire à des individus incapables de suivre le programme du principe de plaisir, ne sachant plus aimer (s'ils sont la plupart du temps au contraire parfaitement aptes au travail minutieux, prêts à se sacrifier à un idéal et heureux de se soumettre aux obligations morales), et donc incapables de désir, puisque le désir ne peut être dissocié du plaisir, de la recherche d'un objet procurant de la jouissance et auquel le sujet désire procurer de la jouissance. Individus socialement institués, vivant dans l'espace social et ayant fait l'impasse sur leur espace psychique ou l'ayant nourri exclusivement des interdits et des injonctions des valeurs sociétales et parentales, ils sont morts à eux-mêmes. Car ils sont aussi incapables de se questionner et de douter que de questionner, de transformer le monde dans lequel ils ont à vivre. Ils sont incapables de création. Comme l'écrit J. Mac Dougall: "le caractériel de type normal s'est créé une carapace qui le protège de tout éveil à ses conflits névrotiques et psychotiques. Il respecte les idées reçues, comme il respecte les règles de la société. Et il ne les transgresse pas même en imagination. La saveur de la madeleine ne déclenche rien en lui, et il ne perdra pas son temps à la recherche du temps perdu. Mais il a quand même perdu quelque chose. Cette normalité est une carence qui frappe la vie fantasmatique et qui éloigne le sujet de lui-même." (Mac Dougall, 1978, p. 220).

 

Lorsqu'ils n'ont pas besoin de l'institution thérapeutique ou formative, lorsqu'ils n'ont pas éprouvé de failles dans leur carapace, ils se contenteront de vivre comme des morts-vivants et de faire payer à leur entourage, à leur famille et à leurs subordonnés leur état de renoncement pulsionnel érotique. En fait, ils ne pourront qu'exercer leur volonté de contrôle, que faire plier les autres sous le poids de leurs exigences, que déverser sur eux leur pulsion agressive. Ils deviendront ainsi bien souvent des êtres "haïssants" et persécuteurs. Lorsqu'une guerre aura lieu, lorsque des immigrés viendront les "envahir" ils pourront en toute bonne foi, projeter sur eux leur violence qui demande assouvissement. En tout état de cause, on les trouvera nombreux parmi les dirigeants des entreprises et des partis.

 

Mais qu'une faille s'installe (provoquée en particulier par un rejet auquel ils n'étaient pas préparés: la mise à l'écart, le divorce, leur rejet par leurs enfants, le chômage, la nécessité de se reconvertir), alors ils se vivront comme persécutés, ils ne comprendront plus ce qui leur arrive, et pourront basculer dans la folie ou être envahis par l'idée de suicide. Ils demanderont de l'aide, mais la pulsion de mort qui les anime les empêchera d'ouvrir les yeux, d'avoir "les yeux fertiles" (Eluard), d'accéder à la réflexivité et au désir créateur.

 

Ils peuvent également vivre des niveaux de tension si élevés que d'un seul coup l'énergie trop longuement comprimée se déversera, et ils feront ce qu'ils n'avaient jamais osé rêver et qu'ils avaient toujours imputé à leurs adversaires: ils sentiront monter en eux des émois dont ils ne s'étaient pas cru capables et ils viendront demander assistance.

 

Thérapeutes et formateurs connaissent bien ces individus sans problèmes, dont le problème justement est de n'avoir pas pu admettre et accepter de prendre en compte leur conflit et leur souffrance et qui fonctionnent sous l'égide d'une idéologie protectrice les empêchant de vivre et de penser. Hommes du conformisme, hommes du social et non de la culture, ils sont toujours à la merci d'une "rupture" à laquelle ils ne savent pas faire face.

 

Le déficit d'interdits

 

La civilisation moderne favorise l'éclosion d'individus abandonnés à eux-mêmes auxquels les parents n'ont pu servir de référence car ils ont été, vivant eux-mêmes dans une situation de désarroi sinon de détresse psychologique, incapables d'énoncer les interdits structurants. Ces individus sont pratiquement dépourvus de Surmoi et d'Idéal du Moi même si évidemment personne ne peut vivre lorsque certaines instances psychiques font radicalement défaut. Ou plus exactement, ils n'ont plus comme points de support que le groupe des "pairs", que les idéaux médiatiques proposés à la masse. "Ce qui commença par le pair s'achève par la masse" (S. Freud, 1929, p. 91). La masse versatile, prise par les discours les plus grossiers, les images les plus violentes, impropre à l'imagination créatrice, se voue aux idoles les plus éphémères, aux pulsions les plus primaires et vit sous l'égide de l'archaïque. Elle est peuplée d'êtres qui vivent dans le transitoire, dans la rencontre instantanée, et qui manquent de la capacité à se confronter à l'altérité, du fait que la leur n'a jamais été reconnue. L'autre ne peut donc être perçu qu'en tant qu'objet de satisfaction de leurs besoins les plus directs, les moins métabolisés. Si les individus qui ont subi un excès d'interdits sont mus par un sentiment de culpabilité insupportable, ceux-ci par contre, sont inaptes à la culpabilité et au remords. N'ayant subi aucun refoulement (quand bien même ils ont subi la répression), ils fonctionnent sous le registre de la recherche de la satisfaction immédiate. Ils donnent le sentiment "d'êtres" à l'état d'involution, cherchant à satisfaire les demandes du ça, mais impuissants à les intégrer dans un Moi volontaire, car rien ne leur permet de distinguer entre les exigences contradictoires du ça, aucune conscience morale, aucune préoccupation d'un idéal à construire ne leur ayant été proposées. Rejetons d'individus paumés, labiles, border-line, "sans forme", ils vivent des problèmes d'identité et ne peuvent se situer dans la temporalité qui permet de filtrer les désirs. Ils deviendront ces délinquants pour lesquels le langage est vide de signification, ces toxicomanes qui chercheront la réalisation de leur Moi-idéal (tout déficit de l'Idéal du Moi renforçant le Moi-idéal et son besoin de toute-puissance immédiatement réalisé) dans la fuite en dehors de la réalité, ces caractériels flous sur lesquels il est si difficile d'avoir prise, n'ayant jamais été investis comme des personnes autonomes, ayant éprouvé l'indifférence de leurs géniteurs et de leur environnement: ils deviendront indifférents à eux-mêmes (incapables d'expliquer les raisons de leurs actes et de poursuivre un projet) comme aux autres. Etres du morcellement, des intensités, du branchement instantané, ils vivent quotidiennement leur mort de façon passive. Rien n'importe, tout est égal, demain n'existe pas, personne n'est responsable de rien, tels sont les éléments constitutifs de leur credo. Thérapeutes, éducateurs et rééducateurs se demandent comment les aider à se construire une identité, à les rendre capables d'amour, à leur donner envie de travailler, à les faire advenir en tant que sujets responsables de leur vie et comptables de leur temps. En effet, il semble que chez eux la seule envie est le retour à l'état anorganique. Ils souffrent violemment de n'avoir jamais trouvé de points de butée et d'arrimage. Mais ils ne le savent pas. Il faudrait qu'ils apprennent à souffrir, pour passer de la situation d'être en souffrance à des êtres de souffrance (la souffrance ayant une fonction identifiante), c'est à dire à des êtres capables de penser et d'agir. Hegel disait: "il faut être lacéré pour penser". Encore faut-il en avoir conscience.

 

Le labyrinthe des interdits

 

Si dans certains de ses aspects notre civilisation exprime, sous le signe d'une fausse libération une absence d'interdits structurants, par d'autres (J. Laplanche, 1967), elle multiplie les interdits et les obligations chargés d'arbitraire. Les individus se trouvent pris dans une série de normes (et non pas dans un système de normes qui lui, serait en mesure d'assurer les sujets de leur cohérence), non hiérarchisées (normes juridiques, normes de vie historiquement instituées, normes de groupe différentes d'un groupe à l'autre), qui empêchent les individus d'avoir des points d'appui, d'étayer leur vie sur un socle solide. Ils sont ainsi ballottés d'une norme à l'autre, de normes officielles ("il faut travailler pour réussir"), à des normes insidieusement évoquées ("pour réussir, la seule réussite étant financière, il convient de s'en remettre à la chance: jeux de hasard, de loto, tiercé, loterie et au copinage"), de normes de solidarité à des normes d'individualisme. Comment pourraient-ils s'y reconnaître? Donc, plus la civilisation se différencie, moins elle promulgue des lois univoques. Plus l'individu perd ses repères identificatoires, plus son identité est mise en cause, en pièces, plus il est astreint à des travaux de deuil et à des processus de réorganisation de la personnalité... Ainsi pouvons-nous comprendre la montée des névroses de notre temps liée à l'impossibilité de référence à des règles de conduites universelles, chaque organisation promulguant des règles qui n'ont plus pour les individus de caractère sacré. Les seules solutions (autres que la névrose) qui sont ouvertes au sujet sont alors: soit le repli sur Soi, la "personnalité narcissique" dans le sens de délire de grandeur (Moi je), dans l'incapacité de reconnaître les autres et dans l'illusion de se croire créateur de normes affirmatives permettant à la pulsion d'auto-conservation d'avoir le dernier mot; soit le choix d'une norme temporaire (valorisée servant d'idéal et régentant la vie), qui aboutit à la création de ce que nous pouvons nommer des "personnalités oscillantes". Les exemples en seraient fort nombreux. Citons simplement les intellectuels passés du stalinisme au maoïsme et de là, au libéralisme et à la défense de la société occidentale, quand ils ne sont pas passés de l'extrême gauche à la droite la plus virulente, sinon à l'extrême droite nazie. La caractéristique essentielle de telles personnalités est la compulsion à l'engagement et au désengagement, au surinvestissement et au contre investissement, sans questionnement radical et sans changement interne. Leur attitude est péremptoire: elles brûlent ce qu'elles ont adoré, elles adorent ce dont elles se moquaient sans remettre en cause ce besoin de référence à un pôle idéalisé et sans se demander quelle peut en être la signification. Elles vont d'illusion en illusion, en étant toujours aussi sures d'être dans la vérité. Elles pourraient utiliser à leur profit la phrase fameuse: "Moi, la vérité, je parle", même si ce n'est jamais de la même vérité qu'il s'agit.

 

Personnalités narcissiques et personnalités oscillantes ne demandent pas d'aide, car elles sont inaptes à l'interrogation. Ce n'est que si leur tranquillité est entamée (et elle l'est rarement, notre société étant friande de personnalités de ce genre) qu'elles verront s'éveiller le doute et qu'elles connaîtront le vacillement. Par contre, ceux qui ne savent plus à "quels saints se vouer" viendront demander aux formateurs de leur indiquer la "bonne voie" (combien de fois n'avons-nous pas entendu des cadres d'entreprise nous demander: "dites-nous quel doit être notre comportement"), ou aux thérapeutes de leur permettre de se confronter à leurs conflits névrotiques. Ces derniers sont sans doute ceux qui sont le moins traversés par la pulsion de mort, dans la mesure même où ils sentent monter en eux l'angoisse de vie.

 

Quel que soit le type de souffrance à l'œuvre dans la psyché de ces divers patients, ceux-ci se présentent comme des individus désadaptés, morcelés (puisque le principe unificateur tend à faire défaut), traversés par la pulsion de mort des autres (et de la société) qu'ils ont intériorisée et qu'ils retournent contre eux-mêmes ou/et contre leur entourage, poussés par une haine de soi et d'autrui (ou tout au moins par une interrogation douloureuse mettant en cause la possibilité d'être vivant, autrement dit de se donner une finalité et d'aimer accomplir quelque chose pour soi et pour les autres) et parfois par la disparition en eux de tout désir. Leur état de détresse plus ou moins total, dû à la situation de cataclysme qu'ils ont vécue, les amène au bord du chaos dans lequel ils peuvent basculer, au délire ou sombrer lentement. Leur psychisme est en danger de mort et nous savons que la mort psychique entraîne inéluctablement la dégradation lente mais irréversible, ou la mort physique de soi-même et des autres. Ils sont là avec leur cri silencieux et ils attendent qu'un sujet les entende, et marque par sa présence attentive qu'il peut accueillir le sens (et l'absence de sens) dont ils sont porteurs à leur insu.

 

 

L'équipe soignante

 

Ces individus mal avec eux-mêmes, rencontrent des "opérateurs sociaux" (médecins, psychanalystes, éducateurs, formateurs, psychologues...) qui vont les prendre en charge à l'intérieur d'une institution qui fonctionne suivant les principes définis plus haut. Aussi faut-il nous demander maintenant par quoi sont motivés ces opérateurs dans leur relation avec les patients.

 

Les praticiens du "psychisme" envisagent de se consacrer à un tel travail pour des raisons tellement variées qu'il pourrait sembler vain d'essayer de les recenser et de les catégoriser. Pourtant ce chatoiement renvoie à des constantes intéressantes à relever même si ces dernières sont relativement bien connues par tous ceux qui œuvrent dans ce domaine.

 

Des êtres marginaux

 

Ces praticiens sont des êtres marginaux (R. Kaës, 1976). Si la société contemporaine est essentiellement une société de production et un lieu où chacun est interpellé dans sa capacité à décider par lui-même, à dominer et à entrer en compétition, ces personnes attestent qu'elles ne s'intéressent ni à la production, ni à la décision ou au pouvoir, donc à ce qui est constitutif de l'existence de cette société. Si un psychanalyste par exemple, peut avoir un pouvoir (et on sait qu'il peut être exorbitant), ce qui le caractérise comme psychanalyste, c'est de ne pas user de son pouvoir, c'est aussi de ne pas décider à la place de l'autre, de ne pas vouloir l'adapter directement au système social. Être marginal signifie se conduire d'une manière non congruente avec le système social et prendre à cœur ce qui ne le préoccupe guère: la vérité et l'autonomie du sujet, car le système social n'est fondamentalement qu'un lieu de travestissement et d'hypocrisie qui demande aux individus d'être seulement les producteurs consommateurs dont il a besoin pour sa pérennité.

 

Or une telle position marginale comporte toujours comme possibilité la négation ou l'oubli des exigences de la société et de la réalité historique dans laquelle le thérapeute et le patient se trouvent engagés. La relation thérapeutique pourra être idéalisée. La complaisance envers son action, l'intérêt pour son rôle peuvent entraîner le thérapeute (et par voie de conséquence son patient) dans l'instauration d'un processus de déréalisation. A ce moment, il peut se mettre à croire que l'amour de transfert qui se déploie est un véritable amour et que l'analyse peut remplacer la vie.

 

Certes, la plupart du temps le thérapeute ne tombera pas dans ce piège. Mais la tentation est grande, car tout marginal aspire en faisant prévaloir une parole neuve à devenir central. On peut même se demander si ce n'est pas ce désir qui l'a d'abord constitué comme "être marginal". S'il succombe à la tentation, il prendra son patient dans une relation d'englobement où il deviendra pour lui père, mère, amant réel et où il l'empêchera de se déprendre de lui et de la relation ainsi créée.

 

Il le situera dans un rapport de séduction à trois faces:

  1. séduction en tant qu'essai d'exercer un "pouvoir sexuel" violentant (en ce sens qu'elle provoque chez autrui une impossibilité d'accepter la séparation, de la symboliser et une attente constante de gratification);

  2. séduction en tant que proposition au patient "de messages chargés de sens et de désir, mais dont il ne possède pas la clef (signifiants énigmatiques)" (J. Laplanche, 1986, p. 18);

  3. séduction en tant qu'obstacle maintenant le soigné dans l'idée psychotisante d'avoir retrouvé le bon objet perdu. Il ne sera donc pas en mesure de construire un objet et de l'investir (A. Green, 1986).

 

La vie, pour un sujet, étant en premier lieu l'acte de se déprendre et de s'autonomiser, sera dès lors compromise. Dans la mesure où le patient est lui-même un marginal (la société contemporaine ayant tendance à considérer "anormale" toute personne malade, anxieuse ou dans un état d'abandon), le thérapeute court le risque également d'être fasciné par son patient, de s'identifier à lui et à ses normes, ou tout au moins d'établir avec lui une connivence telle qu'il contribuera à créer une situation où l'analyse deviendra impossible.

 

Des personnes préoccupées elles-mêmes par leurs problèmes psychiques

 

Ces praticiens sont préoccupés eux-mêmes par leurs problèmes psychiques mal ou insuffisamment résolus. Freud lui-même ne disait-il pas qu'il avait rêvé d'une vie sexuelle plus libre, sans avoir pourtant le courage et la volonté de l'affronter. Il est courant de constater que le thérapeute continue son propre travail d'exploration de sa psyché dans la relation qu'il noue avec ses patients. Certains avancent même que la condition essentielle pour écouter un autre se débattre avec ses conflits est que le thérapeute soit proche de ses propres conflits internes. Nietzsche n'a t'il pas écrit: "il faut avoir du chaos en soi pour accoucher d'une étoile qui danse". Le thérapeute doit de même "avoir du chaos en soi" pour permettre à l'individu la création de nouveaux liens symboliques et l'institution de nouvelles formes.

 

De telles idées sont pertinentes. Elles restent néanmoins insuffisantes tant que l'on n'a pas pointé le problème essentiel que vit le thérapeute: celui de son mythe personnel. Tout mythe concerne l'origine, tout mythe a pour but l'édification d'un monde. La question qui se pose au thérapeute est la question centrale à partir de laquelle se constitue tout sujet humain et que Freud a mis en lumière dans "les théories sexuelles infantiles" (1905): d'où viennent les enfants? Comment suis-je né?

 

Il s'agit toujours d'une question portant sur la parenté et sur la filiation, sur la différence des sexes et sur la différence des générations. Cette question est oubliée ou recouverte chez la plupart des hommes. Chez les thérapeutes, elle demeure présente de manière lancinante. Elle se décline ainsi: qui étaient mon père et ma mère, ai-je été désiré, puis-je accepter d'avoir été créé par eux, quelle est la part de masculin et quelle est la part de féminin en moi, dans quelle mesure suis-je mon propre créateur, sous quelle modalité suis-je moi-même capable d'engendrer d'autres êtres humains, suis-je un "vrai" père ou une "vraie" mère (autrement dit, puis-je jouer le rôle de garant symbolique), suis-je l'enfant de ceux que j'ai engendrés?

 

Le thérapeute n'est donc jamais assuré d'avoir été désiré par ses parents, d'être véritablement né, d'être à même de favoriser la naissance d'autrui. Il a besoin des autres, de leur regard, de leur amour, de leur reconnaissance, mais aussi de leur haine, de leurs questions, pour savoir qu'il existe. Placé dans une position de quasi magicien, tel le Prospero de "la tempête" ou l'Alcandre de "l'illusion comique", puisqu'il institue une relation illusoire devant favoriser l'émergence d'une réalité qui ne congédie pas la fantasmatisation, il se demande s'il n'est pas lui-même l'objet du rêve qu'il instaure. Tel Tchouang-Tseu, il peut se demander s'il rêve d'un papillon ou s'il est un papillon qui rêve de Tchouang-Tseu. Parfois, il se maintiendra à l'intérieur de cette question et il s'engluera dans sa position illusoire. Mais de toutes manières, il est condamné à passer par la rencontre avec un autre, pour avoir une chance de savoir s'il existe, de qui il est l'enfant, de qui il est le parent. Le danger qu'il court et qu'il fait courir à son client est, ne pouvant pas traiter ses conflits, de se poser comme la référence, le seul père (établissant une jonction "délirante" entre père réel, père imaginaire, père symbolique), devenant de ce fait un géniteur castrateur, ne supportant que l'engendrement du même. Ou encore, comme l'a montré Searles (1975), de provoquer un conflit affectif chez le patient et de tendre à le rendre malade, fou et sans désir. Tout désir de former, d'engendrer, rencontre comme butée le désir inverse de déformer, de briser, de morceler autrui. Tout parent formule inconsciemment des vœux de mort sur ses enfants. Le praticien du social, obsédé par la question de la filiation, a plus d'occasions qu'un autre de les rendre opérants.

 

Des êtres en changement

 

Enfin le thérapeute perçoit l'individu comme un être en changement (comme une quasi essence qui se découvre au travers même de l'existence et du mouvement et qui ne parvient jamais à revêtir une forme substantielle), vivant de ses conflits, de ses contradictions et de l'essai de traitement de ceux-ci. Il est donc sensible à l'imprévu, au merveilleux, à la surprise, il désire favoriser chez autrui un processus de découverte de la vérité qui le constitue et l'institue. Le problème est alors de pouvoir continuer à accéder en lui, au "trouble de penser" (Tocqueville) et, compte tenu de sa propre réussite professionnelle, de ne pas se laisser séduire par l'idée de la bonne forme à laquelle devrait accéder son client pour que celui-ci réalise ses possibilités.

 

L'idéal de Pygmalion hante tout intervenant, la tendance à la clôture de l'expérience reste une tentation constante d'autant plus que le thérapeute peut toujours craindre que le client l'entraîne sur des chemins non balisés où ils pourraient tous deux rencontrer l'expérience "innommable", celle que ni l'un ni l'autre ne seraient en mesure de contrôler.

 

Ainsi tout thérapeute est plus ou moins en train de mettre en œuvre sur la scène de la relation avec autrui des projets conscients ou des fantasmes inconscients (R. Kaës 1973, 1976 b) se référant au modèle du formateur, donneur de bonne forme, du médecin obsédé par la guérison, de l'accoucheur "socratique", du militant transformateur du monde, du réparateur qui empêche les traumatismes du client de devenir "irréparables". D'autres modèles pourraient être évoqués. Ils ne peuvent pas ne pas conduire l'action de l'intervenant. Mais ce qui précède montre bien que ces modèles et ces fantasmes nécessaires à l'action thérapeutique ne sont pas innocents. Le désir de guérison exprimé profondément et moteur exclusif de l'action peut entraîner une réaction thérapeutique négative et enfermer encore plus le client dans ses difficultés. Le désir de réparation développe chez le soignant une volonté démiurgique de sauvetage et une vision de l'autre comme une machine dont on connaît les rouages et dont il faut améliorer le fonctionnement, d'où le danger de ne pas entendre la plainte réelle du client et de répondre à côté de sa demande. La volonté de formation peut déboucher sur l'obligation pour le malade d'entrer dans le cadre pré-établi de la "bonne forme" telle que le thérapeute la conçoit: le désir d'accoucher autrui et donc de faire surgir ses potentialités est susceptible d'ouvrir les vannes de ses pulsions les plus allo-destructrices et auto-destructrices. Tous ces modèles positifs ont leur envers et leur face mortifère. Mais derrière eux silencieusement peut se profiler l'effort "pour rendre l'autre fou", pour contribuer à sa dissociation, pour le soumettre à des injonctions paradoxales qui, à tout le moins, augmentent son désarroi, quand ne règne plus un effort pour rendre l'autre mort. Il n'est pas facile d'engendrer des enfants et même si c'est de l'amour qui veut être donné, il n'est jamais sûr que la mort ne se cache pas derrière son visage, que cet amour ne soit pas empoisonné et n'empêche pas l'autre de devenir cet être autonome, capable de désir et de secret. Tout individu et tout thérapeute encore plus, est dans une situation de pouvoir et il peut céder à l'inclination, même s'il sait consciemment qu'il doit y résister, d'en abuser. Il devient ainsi non un père jouant le rôle d'un référent, mais un persécuteur refusant et castrant les autres tel le chef de la horde décrit par Freud, un être qui manifeste sa volonté d'emprise et d'instauration d'autrui dans une filiation persécutive (P. Aulagnier, 1980).

 

 

Le fonctionnement institutionnel

 

Les fantasmes et les projets des thérapeutes s'inscrivent dans un fonctionnement institutionnel qui concourt lui-même au déploiement du travail de la mort. Aussi nous faut-il essayer de comprendre pourquoi "la mort retentit" si facilement "dans cette voix étrange" de l'institution.

 

L'institution est un lieu où se côtoient différents types de soignants qui occupent des statuts et des rôles théoriquement stabilisés et entre lesquels se nouent des relations de pouvoir. Si dans les organisations industrielles, les membres sont conscients de la nécessité de la coopération et des rapports de force institués qui peuvent déboucher sur des moments de rupture, il n'en est pas de même dans les institutions.

 

L'idéologie égalitaire

 

Les institutions vivent sous l'égide d'une idéologie égalitaire. Chacun des opérateurs sociaux (l'analyste, l'éducateur, l'instituteur) tient dans son domaine un rôle thérapeutique. Il s'agit de soigner l'enfant, l'adolescent, l'adulte en état de détresse, et chaque membre doit concourir à ce travail commun. La coopération des égaux est donc posée comme une nécessité. Mais aussitôt posée, elle est aussitôt démentie. En effet chaque spécialiste peut succomber au désir de penser que les progrès du soigné sont dus uniquement à la technique spécifique qu'il utilise, l'action des autres ne pouvant que constituer une entrave. Jalousie et rivalité vont se manifester concernant les techniques et concernant la question: qui est le propriétaire du malade.

 

Les institutions tendent à résoudre cette question en créant des séances de travail en commun sur les "cas problèmes", et des séances de régulation d'équipe ayant pour but la résolution des conflits qui pourraient survenir. C'est faire peu de cas des pouvoirs différents exercés par les divers intervenants: la parole de certains (par exemple celle des psychanalystes) peut avoir plus de poids institutionnel que celle des autres (par exemple celle des éducateurs). La parole des anciens (des fondateurs) que celle des nouveaux. Ainsi dans un hôpital psychothérapeutique, on évoquera l'opposition des gens du "château" (les psychanalystes et les psychologues qui travaillent dans le bâtiment central) et des gens de la "cour" (les éducateurs qui s'occupent des enfants psychotiques dans des ateliers qui se trouvent dans la cour). Ces relations de pouvoir (qui ne peuvent jamais s'exprimer telles quelles - les psychanalystes écoutant "formellement" avec beaucoup d'intérêt ce que disent les éducateurs - les éducateurs écoutant, contraints et forcés, la parole des psychanalystes que souvent ils ne comprennent pas, parce qu'elle leur arrive comme une parole de pouvoir et une parole théorique faisant fi des problèmes concrets qu'ils rencontrent et niant la valeur de leur travail) rendent difficile, sinon impossible, le traitement des cas évoqués. Ces réunions visant à "parler les problèmes" tournent au rituel vide. Les membres de l'institution sont là pour parler et ils parlent. Mais les vraies questions sont rarement abordées, car si elles l'étaient, des conflits précis pourraient en résulter, qui mettraient en cause la sécurité et l'identité de chacun.

 

Le fantôme des premiers fondateurs

 

Dans de tels ensembles rôde un fantôme: celui des premiers fondateurs et de l'enveloppe mythique qu'ils ont forgée permettant ainsi la fondation de l'institution. Ce fantôme joue un quadruple rôle:

  1. Exprimer qu'au temps primordial, celui de l'origine, existait une équipe cohésive, sans problèmes internes et qui savait ce qu'elle voulait, puisqu'elle était mue par un projet cohérent. D'où la montée d'un sentiment de culpabilité chez les nouveaux qui n'arrivent pas à se montrer dignes de tels ancêtres;

  2. Maintenir le pouvoir des fondateurs, lorsqu'ils sont toujours présents dans l'institution, qui continuent à se présenter et à vouloir être pris comme des pôles idéaux et donc des repères identificatoires. Même si, compte tenu de l'évolution de l'institution, le mythe et/ou l'idéologie qu'ils proposent ont quelque chance d'occulter la réalité de la situation présente;

  3. Ne pas remettre en cause le projet initial qui, s'il était examiné attentivement, montrerait les failles ou les inconséquences qu'il présentait dès la genèse et qui sont à l'origine des difficultés présentes. Dans le cas de l'hôpital évoqué antérieurement, les thérapeutes se sont rendus compte que le projet auquel tous se référaient avait été proposé par deux individus: le premier avait quitté l'institution, parce que celle-ci ne répondait pas à ses attentes (l'un des pères fondateurs était donc un père rejetant), quant à l'autre, toujours présent dans l'institution, il ne faisait en fait que faire fonctionner un projet dont il n'était aucunement l'auteur (le deuxième auteur véritable était une psychanalyste exerçant de fait un pouvoir extrêmement fort mais qui s'était bien gardée de dire qu'elle avait été à l'origine du projet). Un père rejetant, un "faux" père, une mère cachée: voici ce qui n'avait jamais pu s'exprimer et pesait de tout son poids sur les membres de l'institution;

  4. Favoriser les histoires, les légendes, les contre vérités, les rumeurs les plus folles ("il y a des cadavres dans les placards") attestant d'une part la présence souterraine d'une scène primitive insupportable reproduite avec des ajouts, à caractère dramatique, d'autre part la perpétuation d'une série de "crimes" divers passés sous silence qui, une fois évoqués, apparaissent dérisoires en tant qu'événements mais qui ont servi à donner une allure tragique à l'ensemble de la vie institutionnelle.

Tous ces éléments (culpabilisation, pouvoir, difficulté de changement, faute inavouée) font de l'institution une grande machine qui éprouve les plus grandes difficultés à quitter le lieu de l'origine pour se préoccuper des problèmes quotidiens à résoudre.

 

L'autonomisation de la vie fantasmatique

 

Ce qui est en fait le produit historique des idées, des sentiments, des actes posés par les membres de l'institution n'est pas reconnu comme tel et finit par vivre d'une vie fantasmatique autonome et par constituer une enveloppe à la fois protectrice et angoissante qui délivre des injonctions auxquelles il est impossible de ne pas obéir.

 

L'institution devient ainsi un véritable "artefact" guidant la conduite de ses membres. Ceux-ci vont se sentir obligés de dire: "ici on ne peut entreprendre telle action... Le projet de l'institution est le suivant...", sans se rendre compte qu'ils sont les acteurs réels et que l'institution n'est rien d'autre que ce qu'ils en font. En conséquence, les individus éprouvent de la culpabilité chaque fois qu'ils sont créatifs, car ils ont le sentiment de transgresser des valeurs sacrées auxquelles ils adhèrent ou dont ils ont peur. Les deux solutions possibles qui s'offrent à eux sont simples: soit ils obéiront à ces injonctions vécues comme leur étant extérieures (même si parfois ils les ont intériorisées), soit ils contourneront les règles et se comporteront autrement que prévu, mais sans oser le dire, de peur d'être évalués négativement: le secret s'installera donc, un secret pesant, toujours menacé d'être découvert. Aussi lorsqu'ils parleront de ce qu'ils font, non seulement ils ne diront pas la vérité, mais ils auront tendance à surenchérir sur les valeurs de l'institution, pour ne pas être soupçonnés de déviance. Les discours seront alors des discours de travestissement ayant pour effet de placer l'ensemble des praticiens dans une situation de défiance les uns par rapport aux autres (chacun craignant que la vérité de son action soit mise à jour et que les autres se transforment en persécuteurs), et surtout de placer les patients dans des contradictions insoutenables, ceux-ci percevant bien (consciemment ou inconsciemment) les contradictions entre les propos et les actes et se sentant englués dans le mensonge généralisé dont les thérapeutes les rendent toujours peu ou prou, complices.

 

Effets de la fermeture du système

 

L'institution de plus, en tant que structure close, secrète tous les éléments inhérents aux systèmes fermés: la répétition des conduites, la montée de la bureaucratie (la multiplication des normes, des procédures, des conventions, et ses corollaires: l'absence d'initiative, le besoin de sécurisation et de fuite des responsabilités, ainsi que l'habileté au contournement des règles et à la perversion du fonctionnement) et, en fin de compte, la tendance radicale à l'augmentation de l'entropie, donc à la désorganisation et à la mort. L'inclination à la réduction de tension, est une caractéristique centrale de ce type d'institution, dans la mesure même où l'évocation et le traitement des problèmes risqueraient d'entraîner des niveaux de tension intolérables. La tendance à la réduction de tension à l'état zéro se traduit par l'effritement de l'institution, l'impossibilité de l'articulation de l'idéal et du réel, la dispersion des efforts sinon leur annulation, la prolifération d'actes dépourvus de sens condamnant tout essai de construction d'un monde où l'imaginaire puisse se déployer, la course à l'apocalypse joyeuse et à la catastrophe partagée. Si une organisation vivante est celle qui peut faire face aux défis internes et externes, accueillir le sens qui circule en elle et donner du sens à ce qu'elle fait, l'organisation mortifère est celle qui, en rendant toutes les conduites non hiérarchisables totalement conflictuelles mais non traitables, ou au contraire a-conflictuelles et non significatives, aboutit au silence du désir, à la haine de tout désir et donc à l'instauration d'un processus de décomposition auquel tout le monde œuvre, qu'il le veuille ou non. Qu'un tel processus ne parvienne à ses fins que longtemps après son apparition, ne détourne pas l'institution de son attirance pour une interminable fin. Elle sera envahie, pendant cette période où elle croit vivre ou être en état de rémission, par des métastases qui finiront par la faire quitter la situation de morte-vivante pour celle d'une institution disparue corps et biens. Une institution de soins fait montre d'une vulnérabilité particulière à ce processus, car elle ne peut éluder la question de la vie et de la mort psychique ou physique de ses patients. Aussi lui est-il plus aisé de succomber aux charmes mortifères qui la constituent que de lutter contre la fascination du néant.

 

L'utilisation des soignés par les soignants

 

Le rapport que les soignants (en tant que collectif) entretiennent avec leurs clients est naturellement façonné par le rapport qu'ils entretiennent avec leur institution. Puisqu'ils peuvent être pris dans la répétition, le secret opaque, dans la culpabilité et dans la rivalité, ils peuvent être tentés de se servir de leurs patients pour exprimer leurs besoins narcissiques et solidifier une identité continuellement menacée. Deux stratégies s'offrent à eux:

  1. Ne pas parler de l'objet-même de leur travail ou encore le faire parler à leur manière sans encourir de danger;

  2. Utiliser directement les patients pour régler leurs propres problèmes de groupe.

Dans certains cas, seule une de ces stratégies sera mise en place, dans d'autres, les deux seront employées, car elles peuvent s'épauler l'une l'autre.

 

1. Les soignants peuvent oublier les soignés:

lors d'interventions que nous avons menées dans des hôpitaux psychiatriques ou dans des centres de rééducation, nous avons pu assister à nombre de réunions où, si les participants discutaient des théories analytiques, de pratiques éducatives, de la nécessité de la référence à la loi, ils ne parlaient par contre pratiquement jamais des malades, de leur souffrance spécifique et du rapport que l'équipe thérapeutique établissait ou devait établir avec eux. Si par hasard ils les mentionnaient, c'était pour substituer leur parole à celle des soignés, pour se poser comme les porte parole de leur demande, sans que celle-ci avec son cortège d'angoisses et de violences puisse jamais s'exprimer directement, dans un lieu collectif où leur parole serait attendue et entendue.

 

Certes, le tableau n'est pas toujours aussi noir. Dans certaines institutions, les séances d'analyse et de régulation d'équipe permettent d'analyser et de traiter les problèmes vécus par les malades, des espaces sont construits où l'échange de parole favorise l'établissement d'un nouveau lien symbolique qui ouvre aux patients une possibilité d'ancrage dans le réel et de ce fait une voie vers la guérison. Disons simplement que de tels cas sont peu fréquents. Lorsqu'une telle occurrence se produit, elle est le signe de la circulation d'un flux vital dans l'institution et d'une défaite temporaire du travail de sape de la pulsion de mort.

 

La difficulté des soignants de parler des malades ou de les laisser parler est non seulement liée à leur défense contre toute blessure narcissique possible mais aussi à la présence insistante, déjà notée, du fantasme de la mort physique et psychique. Lorsque la folie ou au moins l'explosion archaïque constitue la normalité, le système culturel est en défaut, les interdits et les structures deviennent fragiles: les rapports de force (mettant en jeu les corps et les psychés) sont susceptibles de prévaloir sur les relations où l'altérité de l'autre se voit respectée. De fait, lorsqu'un groupe fonctionne sous l'égide du rapport de force, la mort physique ou mentale n'est jamais loin.

 

Tout le monde risque la mort. Les soignants ne sont pas épargnés. Ils peuvent être agressés physiquement et psychiquement par leurs patients ("violence psychotique") dont la folie leur fait peur, et ce d'autant plus que la différence que ces derniers expriment leur semble monstrueuse et capable de les ébranler, car elle se concrétise dans une attaque contre les liens (W.-R. Bion, 1959), qui les met dans une situation où ils se sentent détruits dans leur action et dans leur être. La violence peut également se produire dans le cas inverse, autrement dit lorsqu'il existe des relations de confiance entre les membres de l'équipe soignante et les patients (Ph. Jeammet, 1985). Tout se passe comme si ces derniers, réagissant au risque de pénétration possible de leur psyché, entraînée par une trop grande proximité entre eux et leurs soignants, ne pouvaient externaliser leur angoisse et leur protestation que sous une forme explosive. Cette violence indique qu'un objet externe (aussi bon se veut-il) demeure toujours une menace pour la psyché de tout sujet. Les soignants peuvent également être fascinés par la maladie de leurs patients, et entrer en collusion avec leur délire. Ils peuvent en voulant les aider, se faire manipuler par eux et entreprendre de ce fait des actions irréfléchies pouvant mettre en cause leur propre équilibre (il n'est guère de patient aussi délirant soit-il qui, par quelque côté, ne comprend pas quelle séduction il peut exercer sur son thérapeute). "L'anormal" sait souvent fort bien qu'il énonce tout haut ce que le thérapeute pourrait avoir envie de dire et dont il n'ose pas prendre conscience, qu'il exprime une capacité à violer l'interdit qui existe dans chaque être humain, puisque comme le dit Freud "toutes les sublimations ne suffisent pas à supprimer la tension pulsionnelle existante" (S. Freud, 1920, p. 87) qui exige d'être satisfaite. Nous avons noté que les personnes les plus en danger sont les malades. Pourtant les soignants aussi se sentent à juste raison en danger, et ils essayent de mettre en place des mécanismes protecteurs.

 

2. Les soignants peuvent utiliser les soignés pour régler leurs problèmes:

les relations de pouvoir instituées existantes dans l'équipe peuvent être modifiées ou modulées par le pouvoir exercé réellement ou fictivement par certains membres, hiérarchiquement placés dans des positions subalternes, sur certains malades. Dans un établissement de soins, chaque personne du psychanalyste à l'éducateur joue un rôle thérapeutique. Tout le monde peut donc être en mesure de fonctionner comme des "machines à influencer" (Tausk) qui essaieront de modifier le comportement des "assistés" de manière différente et contradictoire. Certains exerceront plus d'influence que d'autres ou encore, faisant parler les malades, mettront en avant la préférence exprimée à leur égard par les malades. Ainsi les malades qui vivent directement les contradictions dans la manière dont on s'occupe d'eux, peuvent faire les frais des conflits de statuts, de références théoriques, de perspectives d'action, de personnalités. Ils sont pris à témoin des divergences, ils deviennent les arbitres (manipulés, manipulants) de la situation. Ils risquent donc, vivant une situation contradictoire, placés dans une situation qui les affole et à laquelle ils ne peuvent rien, d'être pris dans un processus de morcellement et non de construction, n'étant pas soutenus dans leur expérience par une loi organisatrice, mais éprouvant directement dans leur psyché et dans leur corps la violence du morcellement de l'institution, incarné par la rivalité et l'affirmation narcissique de ses membres.

 

L'institution soumise au processus de contagion de la folie

 

Freud, Redl, Bion, et plus récemment les analystes de groupe, ont décrit et analysé les sentiments collectifs et les émotions de ce groupe. Retenons un seul aspect de leurs travaux: un groupe ne peut exister comme tel si ne sont pas mis en œuvre des phénomènes d'identification à une ou plusieurs personnes centrales incarnant un idéal de projection des pulsions amoureuses (et agressives) sur le leader ou ses tenants-lieu, de dérivation de l'agressivité vers des boucs émissaires. L'institution est alors placée sous la menace constante de l'apparition d'un fanatisme de groupe.

 

Or, on peut constater la fréquence de la focalisation de la vie affective et inconsciente de la communauté sur le (ou les) individu le plus bizarre, le plus dangereux, le plus délirant (que celui-ci provoque l'amour ou la répulsion). Ainsi le paranoïaque, être doué d'une lucidité redoutable en tant qu'il entend, sans le vouloir, le discours inconscient (les affects refoulés, les émois interdits, les paroles chuchotées), qu'il fournit de fausses réponses à de vraies questions et qu'il se sent porteur d'une mission salvatrice. Ou le pervers qui invite chacun à suivre la loi de son désir et à transgresser les lois structurantes considérées comme règles arbitraires répressives. Ou encore l'hystérique qui tend à érotiser l'ensemble des rapports sociaux et qui ébranle, par son aptitude à la dramatisation, l'équilibre sexuel relationnel de chacun... tous peuvent donc assurer la fonction de leader et créer des sentiments collectifs dont personne ne parvient à se déprendre: ni les soignants qui peuvent être envoûtés par ces individus excessifs et s'identifier à eux, ni à fortiori les soignés, pris d'autant plus facilement dans l'atmosphère morbide qu'ils sont moins protégés contre elle que les soignants, et d'autant plus sensibles à la violence pulsionnelle des leaders que ceux-ci trouvent en eux un écho privilégié.

 

Le choix de ce type d'individu comme personne centrale s'explique aisément: ce sont les individus les plus dé-réalisants, porteurs d'un message de l'impossible, initiateurs des transgressions, se situant donc en dehors du commun, dans une position de "souveraineté" (G. Bataille, 1957), de narcissisme démesuré et d'indifférence sinon de mépris des autres, ce sont les individus qui se présentent comme des mythes incarnés, comme des magiciens soutenant les pulsions et les fantasmes les plus archaïques et énonçant la transmutation des rêves en réalité, qui ont toujours la plus grande chance de provoquer la croyance. Ils s'adressent en effet directement à l'inconscient de chacun et donc à sa quête d'immortalité, de transgression, d'affirmation d'un narcissisme évacuant la question de l'autre.

 

Une institution peut, étant entraînée dans cette voie redoutable, se stabiliser sur un fonctionnement névrosé ou psychotique devenu la "culture" à laquelle chacun appartient, et idéal commun. La folie collective aura de grandes chances, non seulement de se maintenir, mais d'être portée à son acmé. Elle atteindra les divers membres de l'institution -qu'elle soit générée par une personne centrale (ou un groupe) et que celle-ci (ou celles-ci) appartienne à la catégorie des soignants ou des soignés- au plus intime d'eux-mêmes et augmentera la cohésion mortifère et paradoxalement "morcelante" de l'ensemble. Pourtant, lorsqu'un effort d'analyse sera entrepris, des institutions pourront entrer dans un travail de perlaboration et échapper à cette emprise totalisante. Mais elles devront prendre conscience que le traitement de ce fonctionnement "direct" impliquera des remaniements profonds à opérer dans l'économie psychique, tant des sujets que de la communauté. Il est vraisemblable de penser que certains membres ne pourront pas supporter la disparition des symptômes qui les protégeaient et auxquels ils étaient habitués. Les institutions peuvent donc par cette œuvre de guérison commune mettre certains de leurs membres en péril et les faire tomber dans une folie individuelle, irréductible, la folie collective ne leur servant plus de paravent ni de pare-excitations. La mort apposera son sceau, là-même où elle apparaissait défaite.

 

 

Le visage aimable de la mort

 

Pourtant, au terme de cette étude il est utile de reposer la question que nous avions posée au début. Et si le travail de la mort ne débouchait pas seulement sur la réduction de tension à l'état zéro, sur la montée de la désorganisation et l'augmentation de l'entropie, sur l'apparition d'émotions disruptives et de pouvoir violentant? Et si la pulsion de vie appelée à la rescousse ne signifiait pas nécessairement identité, invention, histoire commune? Une réponse précise à ces questions ne peut être apportée dans ce texte. Il nous aurait fallu, pour en proposer dont la pertinence serait vraisemblable, traiter également des avatars et des effets de la pulsion de vie, ce qui aurait exigé un travail du même ordre que celui-ci. Pourtant certaines perspectives, aussi allusives soient-elles, doivent être indiquées, afin que ces lignes puissent être une ouverture à d'autres réflexions.

 

La pulsion de vie au service de la mort

 

La pulsion de vie dans son activité de liaison et de création "d'unités toujours plus grandes" (Freud) peut, en favorisant les identifications mutuelles, amener l'édification de cohésion défensive, de processus fusionnels, de comportements homogènes, c'est à dire contribuer à l'accroissement de l'entropie. La pulsion de vie dans les institutions vise à favoriser (Freud l'a fortement souligné) l'instauration de liens amoureux de type homosexuel ou au moins unisexuel inhibés quant au but (1921), qui donne force à l'institution mais qui empêche de reconnaître en son sein le rôle de la différence des sexes, autrement dit de ce qui est l'indice le plus radical de l'altérité et celui de la sexualité directe. L'institution ainsi ne vit pas d'amour (impliquant l'autre en tant qu'autre et pouvant jouer un rôle négatif dans la construction du lien social) mais seulement d'amour canalisé et sublimé dans les activités prescrites par l'institution et servant à sa fixité et à sa reproduction. La pulsion de vie (du moins dans les aspects mentionnés) œuvrerait, sans le savoir, au service de la pulsion de mort.

 

Le travail de la pulsion de mort à l'origine de processus vivants

 

- Au niveau individuel : l'accueil de la mort présente en nous la prise en compte du caractère inéluctable de son travail de sape, l'acceptation de la temporalité irréversible à laquelle nous ne pouvons que souscrire et qui nous empêche de nous croire immortels, semblables aux Dieux, ou de poursuivre la quête d'immortalité des héros, fait de chacun de nous un individu poussé à être inventif et à laisser sa marque, aussi petite et furtive soit-elle, dans le monde. Si nous étions immortels ou si nous n'acceptions pas d'être mortels, tout serait égal. Aucune raison d'accomplir un acte plutôt qu'un autre, puisque le temps immobile serait toujours susceptible de le prendre en compte. C'est parce que nous savons que ce qui est passé est irrémédiablement passé, que ce qui est perdu est irrémédiablement perdu (aucune madeleine ne pourra jamais plus nous procurer la jouissance dont nous avons la nostalgie), que l'origine de nos premiers instants demeurera toujours une énigme plantée comme une écharde dans notre cœur, que nous pouvons avoir l'envie de lutter contre le temps qui passe, de "donner un sens plus pur aux mots de la tribu" (Mallarmé), ou de forger de nouveaux mots, de tisser des relations qui, pour éphémères soient-elles, dessineront la figure de notre être. Figure mouvante, instable, souvent incohérente, prise dans le flux et le reflux, figure aimée, admirée, détestée, rejetée, mais à la fin de notre parcours, figure unique dont les scoliastes futurs, s'ils existent, pourront grâce à l'illusion rétrospective, décrire les tenants et les aboutissants. C'est par la familiarité avec la mort, par la méditation sur la mort et sur la finitude que le vivant peut accéder à l'ordre du vivant: créateur sans être paranoïaque, transgresseur sans devenir pervers, passionné sans impulsion hystérique, animé par une idée fixe sans tomber dans la névrose obsessionnelle. Et encore croyant à ce qu'il fait sans être "un séquestré de la croyance" (C. Roy, 1978), ayant un idéal sans avoir besoin d'idole, charmé par les illusions mais non capté par elles. Simplement homme, pris dans un tissu relationnel dans lequel il respire et qu'il fait vivre.

 

Hegel nous a prévenu: vivre implique toujours une lutte pour la reconnaissance. Qui dit lutte pour la reconnaissance (de ses désirs, de son identité, de sa force), dit violence où se trouve présente la possibilité de notre mort et de celle d'autrui. Que l'on songe à l'engagement total de Freud dans l'énonciation des idées et des méthodes qu'il estimait pertinentes et l'on aura une représentation suffisamment claire de ce que peut signifier lutte pour la reconnaissance. Freud pouvait y laisser sa vie, sa raison (comme disait Van Gogh: "mon travail à moi, j'y risque ma vie et ma raison y a fondu à moitié") et ses attachements. Et pourtant (comme les autres "créateurs d'histoire"), il n'a pas hésité. Dans cette lutte (qualifiée de lutte à mort de pur prestige par Kojève, 1947), autrui est tout autant engagé. Il peut subir une défaite irrémédiable (les rapports sociaux ne sont pas idylliques, rarement même coopératifs). Mais il peut se défendre, s'il a lui-même une cause à laquelle se dévouer. Il est bon qu'il en soit ainsi. Sinon le social, qui n'y est que trop incliné, ne serait que le lieu des compromissions, des à peu près, des négociations manipulées. La lutte arrache ainsi chacun à sa quotidienneté, à sa grisaille, à sa mesquinerie. Chacun pouvant tout perdre, la victoire n'en a que plus de goût. "La guerre rend la vie intéressante" (S. Freud, 1915, p. 29). Nous faisons nôtre cette phrase, en lui donnant un sens précis: la guerre franche, directe, à visage découvert où chacun sait qu'il risque tout. Quant à la guerre des nations, elle n'offre qu'une caricature de cette lutte pour la reconnaissance qui est la marque, comme l'a montré Hegel, de l'avènement de la conscience de soi.

 

Sans travail de la mort, mince serait l'éventualité pour l'homme de se remettre en cause, de défaire des liens (parfois essentiels) qu'il a longuement tissés, de provoquer des ruptures en soi. Tout travail sur soi est un travail douloureux où l'homme prend conscience de ce qu'il perd sans être assuré de gagner et sans pouvoir comprendre, si tel est bien le cas, ce qu'il est en train de gagner. Mais c'est en effet "paradoxalement quand l'individu n'a pas peur de se défaire qu'il a le plus de chance d'atteindre réellement ce qu'il est" (M. de Muzan, 1977). C'est quand l'homme accepte ses inconséquences, incohérences, contradictions, conflits, ses échecs même, c'est quand il vit cette expérience autant qu'il lui est possible sans tomber dans le "dés-être" mortifère, c'est quand il a du "chaos en lui" et qu'il sait le reconnaître et l'affronter que peut-être, selon la phrase de Nietzsche déjà citée, il pourra "accoucher d'une étoile qui danse". Ce à quoi l'individu dit normal, cuirassé dans ses certitudes, sera définitivement inapte.

 

- Au niveau collectif : la distinction "niveau individuel / niveau collectif" n'est pas rigide. La triple possibilité énoncée: acceptation de la mort, lutte pour la reconnaissance, remise en cause, peut se manifester dans les institutions. Certes, celles-ci tendront à nier la mort, à encadrer la lutte pour la reconnaissance, dans des structures de pouvoir, à minimiser les remises en cause fondamentales. Elles ne peuvent pourtant pas entraver totalement leur action sans se condamner à dépérir. Par niveau collectif, nous voulons simplement indiquer la présence d'un autre processus que ceux mentionnés ci-dessus et qui est spécifique à l'institution: le processus de déliaison qui l'affecte depuis son origine. Un tel processus contient en germe la décomposition de l'institution. Nous l'avons montré. Mais il combat aussi le caractère excessif de liaison de la pulsion de vie sous son versant négateur de l'altérité radicale et créateur d'une forme stable (N. Zaltzman, 1979). Le travail de la mort, en tant qu'il délie ce qui est trop fortement lié et qui est devenu résistance compacte, qu'il brise les identités défensives, qu'il secoue les structures établies, qu'il oblige à voir des problèmes là où l'on ne percevait que des comportements adaptés, condamne l'institution à identifier ses problèmes, à essayer de les traiter, à exiger de ses membres des conduites nouvelles, des confrontations avec l'imprévu en eux et chez les autres. La mort se présente alors sous le visage de la déstructuration/restructuration, de l'auto-organisation, de l'angoisse partagée et dépassée.

 

Chaque fois qu'une institution a vécu une crise, a été traversée par la peur de retomber dans l'informe, a laissé libre cours (sans refoulement) à l'agressivité des individus, et chaque fois qu'elle a su qu'elle pouvait mourir et qu'elle s'est préparée à cette éventualité, elle s'est en fait donné les moyens de continuer à vivre. Naturellement, bien des institutions n'ont pu dépasser ce stade de dislocation et ont succombé. Sans doute ne méritaient-elles pas de continuer à vivre, d'autant plus qu'aucune raison de vouloir maintenir coûte que coûte une institution qui se délite ne peut être alléguée valablement (dans le cas d'un être humain, la question peut et doit par-contre être posée). Mais quand elles ont pu faire de ces difficultés l'emblème de leur renaissance, quand elles ont pu côtoyer l'abîme et le regarder en face, elles ont senti le vent du large les fouetter et elles ont pu continuer à se frayer, avec plus d'humour et d'ironie, donc plus de lucidité, la route qu'elles s'étaient tracée, ou trouver de nouvelles voies où s'engager.

 

Alors "Mort, où est la victoire?". A la fin de ce périple, la seule conclusion possible est la suivante: le travail de la mort se confond avec le travail du négatif, mais le négatif a deux visages. Celui de la destruction, signe de la haine pour la forme vivante, et celui de la destruction de l'unité/identité, signe de l'amour pour la variété. Les institutions (en particulier les institutions de soins) obsédées par la mort psychique, courent le danger en voulant l'éviter de ne voir en Thanatos que sa face démoniaque bien réelle et de donner à celle-ci tout le champ à investir. Pourtant, si elles acceptent de ne pas "s'effaroucher devant la mort" et de se "maintenir en elle" (Hegel), elles peuvent avoir une chance de faire surgir la vie ou de la rencontrer dans le "vaste pays" où rien ne pouvait laisser supposer sa présence.

 

 

- Eugène ENRIQUEZ -

Références: "Le travail de la mort dans les institutions", dans R. Kaës: "L'institution et les institutions".

Études psychanalytiques, Dunod, 1987.

 

 

 

Liens utiles:

 PSYCHIATRIE INFIRMIÈRE : COURS DE PSYCHOLOGIE

Texte écrit par Mr Eugène Enriquez en 1987,

présenté par "Psychiatrie Infirmière" : 

http://psychiatriinfirmiere.free.fr/,

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MAJ 19.11.11