forclusion du nom du pere lacan     - formation pour Infirmier de Secteur Psychiatrique - cours de Mr Giffard -

 FORMATION DE BASE POUR SOIGNANT

 

la forclusion du nom du père

 

 

 

Le site "Psychiatrie Infirmière" reproduit ici une intervention de Jean Luc Graber sur la forclusion du Nom du Père.

 

 

Introduction

 

Le concept de la "forclusion du Nom du Père" a été élaboré par Jacques Lacan dans les années 1955 - 1956 - 1957. Ce concept est resté, avec celui du stade du miroir, un passage obligatoire à la compréhension de l'œuvre de Jacques Lacan.

 

Jacques Lacan a parlé de la forclusion dans un texte qui s'appelle: "d'une question préliminaire à toute réponse possible au traitement de la psychose".

De ce fait, il introduit donc cette question comme préalable d'une autre question: "est-ce que l'on peut soigner la psychose?"

Et cette deuxième question, elle, reste en suspens, car y a-t-il une cure possible, pour le psychotique? Nous laisserons donc pour l'instant cette question avec des points de suspension...

 

En aucune manière nous ne prétendrons avoir fait le tour de la question de la psychose, si on ne comprend pas ce que c'est que la forclusion du Nom du Père. Car même quand le concept est connu et appréhendé, la grosse difficulté est encore de voir comment ça fonctionne dans la clinique, et en particulier dans la psychose de l'enfant.

 

Jacques Lacan a élaboré la notion de forclusion à partir de cas d'adultes, notamment à partir du "cas Schreber" (dans "Cinq psychanalyses" de Sigmund Freud). Il s'est appuyé sur les consultations qu'il faisait à l'époque à l'hôpital Ste Anne, où on lui présentait surtout des cas de psychotiques adultes. Il est vrai que cette forclusion s'applique assez bien, de façon cohérente dans les psychoses paranoïdes et paranoïaques.

Mais est-ce que cela peut nous aider dans les psychoses de l'enfant et en particulier dans l'autisme? C'est la critique qu'il y aurait à faire sur ce que l'on sait de la forclusion. En tout cas, il ne faut surtout pas penser que la forclusion explique tout.

 

Pour introduire la question de la forclusion on peut donc dire que le concept essaie de rendre compte de la faille spécifique que l'on trouve chez les psychotiques: la faille dans le système symbolique. Comment peut-on la repérer? Bien entendu par la difficulté que le sujet a de s'exprimer, de communiquer. A-t-il oui ou non une parole? On sait que l'enfant psychotique a toujours une altération de la parole. Et même s'il est dans le langage, il n'a pas forcément la parole. Il peut très bien être écholalique, c'est-à-dire parler en écho. Il est alors dans le langage parce qu'il utilise des mots, mais ces mots en question ne sont pas les siens. Il reprend les mots de l'autre. L'autre, avec un grand ou un petit "a". Et c'est l'autre double, l'autre spéculaire, qu'il imite et dont il reprend les mots. Ou alors, le psychotique invente des mots qui sont hors langage. Bref, il y a donc toujours une faille, d'une manière ou d'une autre, qui se traduit par un défaut de langage. Mutisme, écholalie, mais également déraillement schizophrénique de la symbolisation: lorsque le sujet schizophrénique se met à parler dans une sorte de "décalage", de séparation entre ce qui est du signifiant et du signifié, il se met alors à aligner les mots les uns à la suite des autres, sans que l'interlocuteur puisse comprendre, sans que cela renvoie à un signifié, ou à une signification pour l'autre. Il y a coupure entre signifiant et signifié, et les deux fonctionnent pour leur propre compte.

 

D'autres symptômes, proprement psychotiques, introduisent également cette faille dans le système symbolique chez l'enfant et l'adulte: les hallucinations, le fait d'entendre des voix, le fait d'avoir des idées qui s'imposent à soi et qui traduisent en fait que, ce que le sujet ne peut garder en lui, revient du dehors, sous la forme d'une hallucination.

 

 

Explication du concept

 

Nous allons procéder par étapes pour essayer de mieux comprendre. Ces étapes correspondent d'ailleurs plus ou moins aux étapes par lesquelles Jacques Lacan a amené le concept.

 

Qu'est-ce que c'est que la forclusion ?

Cette graduation est une progression logique, qui correspond à peu près à celle que Jacques Lacan a élaborée dans les années 1956 - 57 - 58. On y voit en quoi la forclusion se distingue du refoulement.

 

Le refoulement :

 

Depuis Sigmund Freud, le refoulement est une chose qui parle désormais à chacun de nous. On pourrait dire que c'est le fait qu'il y ait un retour du refoulé, qui vienne trahir quelque chose du sujet parlant. Par exemple, lorsque je fais un lapsus, quelque chose vient se mettre en travers de ce que j'énonce. Le lapsus que je fais vient dire autre chose que ce que je dis. Donc même dans le lapsus, je saurai que c'est moi qui parle, que c'est moi qui énonce, que c'est moi le sujet de l'énonciation du lapsus que je fais. C'est à dire que, dans le cas du retour du refoulé, et donc du refoulement, quelque chose du dedans revient du dedans. ça parle en moi. Et ça parle aux autres, dans la mesure où si je dis un lapsus, les autres s'en rendent compte, parce que ça leur parlera également, à eux. Le refoulement, c'est en quelque sorte quelque chose de l'histoire qui est intégré par le sujet et sur lequel a été porté un jugement d'existence, à un moment donné de l'histoire, et qui est inscrit dans le sujet comme signifiant. Ce signifiant, qui est donc refoulé, est susceptible de faire retour à tout bout de champ. Que ce soit par le lapsus, par les rêves, ou par quelque chose se trouvant dans le symptôme névrotique.

Le refoulement implique donc qu'il y ait déjà une élaboration minimum, même si elle a été oubliée, et qui est toujours susceptible de revenir: elle revient du dedans.

 

La forclusion :

 

Pour la forclusion, justement, c'est différent.

Et c'est différent, puisque dans la psychose, si le sujet a une hallucination, par exemple s'il entend des voix (ou s'il voit quelque chose), il sera persuadé que ça vient du dehors, et non pas d'en lui, de quelque part en lui où ça parle. Ce ne sera donc pas, pour le psychotique, lui qui se parle, mais l'Autre qui lui parle. De ce fait, dans le cas de la forclusion, ce qui vient du dedans pourra provenir du dehors, c'est à dire que c'est le patient qui a l'impression que ça vient du dehors.

 

Jacques Lacan dit : "ce qui n'est pas symbolisé, donc ce qui n'a pas d'inscription au niveau du système psychique, fait retour au sujet par l'extérieur, par le dehors et dans le réel".

Réel qui n'est pas la réalité quotidienne ou banale que nous pouvons partager mais celui qui, d'une part, a un rapport avec le corps et d'autre part, ce qui est, pour le sujet délirant, sa réalité, sa réalité psychique.

Donc si le refoulement est quelque chose qui est inscrit et oublié, et qui, à certains moments, fait retour, la forclusion par-contre, n'est pas inscrite et se signale, parce qu'elle n'est pas inscrite, par un vide, un trou, dans le système symbolique.

 

D'après une image empruntée à Serge Leclaire, on peut comparer l'expérience constituée à un tissu. Ce tissu est composé d'une trame qui permet au tissu de tenir. Dans le cas du refoulement, il y aurait une déchirure, une sorte d'accroc dans cette trame, qui est toujours susceptible d'être reprisée. Par-contre dans le cas de la forclusion, il y aurait un défaut dans la trame même, comme si les fils, au moment de la confection, ne se seraient pas mis en place. Le trou qui en résulte ne peut pas, cette fois, être reprisé, puisqu'il n'y a pas de prise à la reprise. Alors pour combler ce trou il faudrait mettre une autre pièce d'étoffe, ce qui n'empêche pas le trou en lui-même d'exister.

La forclusion est donc un trou, un vide. Il va aspirer toute une série de signifiants, à la place du signifiant qui manque.

 

Pour déterminer la forclusion par rapport au refoulement, il serait intéressant d'expliquer comment la recherche de Jacques Lacan a trouvé son point d'appui sur les observations de Sigmund Freud.

 

Sigmund Freud a été préoccupé d'abord par la névrose. Il s'est néanmoins occupé de la psychose et de la question de savoir s'il y avait un mécanisme spécifique de la psychose. On pourrait dire qu'il n'y a pas réussi. Pourtant il n'a pas été loin de réussir, car si on prend certains textes, on pourrait penser qu'il y a des phrases de Sigmund Freud qui pourraient également être de Jacques Lacan. Notamment ce que Sigmund Freud disait à propos de "l'homme aux loups" (dans "5 psychanalyses"), où il disait à peu près dans les mêmes mots que ce qui est du dedans, revient du dehors. Le terme qu'il utilisait était "verwerfen" = verwerfung, que Jacques Lacan, après une longue hésitation, a traduit par "forclusion". Il lui a fallu toute une année de séminaire pour être en mesure de traduire ce terme. Jacques Lacan a d'abord traduit le terme par "rejet". Le mot "verwerfen" voulant dire "avorter", pour l'animal. Le terme "forclusion" de Jacques Lacan est un vieux terme français, qui signifie "clore dehors", ou "fermer dehors". De for = foris = ce qui est mis à part, de côté; et de clore = fermer.

 

On retrouve donc là la notion de quelque chose qui n'existe pas dedans, qui est à l'extérieur et qui fait retour.

 

Mais revenons à l'homme aux loups, qui fait partie des "5 psychanalyses" de Sigmund Freud. Elle a été faite pendant un certain nombre d'années et est devenue un monument de la psychanalyse. Pour remercier l'homme aux loups des services qu'il a rendus à la cause psychanalytique, l'association psychanalytique internationale lui a versé une certaine somme d'argent jusqu'à la fin de ses jours.

Cet homme, dont l'histoire est d'ailleurs bien triste, puisque tout tournait autour des grandes difficultés qu'il avait avec les autres et notamment avec les femmes, avait une inhibition sexuelle, une tendance à un certain type de rapports sexuels prévalent, de type anal. Cela le gênait un peu, mais à la suite d'une blennorragie son cas s'est aggravé. Sigmund Freud, qui a été amené à l'analyser, s'est aperçu assez rapidement que ce patient avait, au sein de son histoire infantile, une organisation de névrose obsessionnelle grave, à travers un rêve que l'homme aux loups avait fait quand il avait 4 ou 5 ans, qui était un rêve représentant des loups, assis, immobiles sur un arbre et qui le regardaient fixement, lui-même se trouvant dans sa chambre et regardant à travers la fenêtre.

 

Sigmund Freud, par toute une série de déductions à partir de ce que le patient lui apportait, en est arrivé à penser qu'en fait ce patient avait assisté à une scène sexuelle entre son père et sa mère, quand il avait un an et demi et qu'il avait eu un jugement de négation par rapport à ce qu'il avait vu. C'est-à-dire qu'il avait refusé l'existence de cet évènement et qu'en suite, l'évènement en question est réapparu dans le rêve, de manière déformée, condensée, déplacée -selon le travail habituel des rêves- sous cette forme-là.

Sigmund Freud dit à un moment que la difficulté du patient par rapport à la différence des sexes trouvait son origine dans cette "scène primitive" (dont le terme est impropre car il s'agit d'une scène sexuelle) dont il avait été témoin et qui l'avait marqué dans son organisation libidinale. Il dit aussi que face au problème de la castration, le patient rejeta la castration. Il la rejeta au sens d'un refoulement, au sens où il ne voulait rien en savoir. Les choses se passaient comme si la castration n'existait pas. Puis plus tard il reconnaît la castration comme fait réel. "Deux courants existaient en lui, côte à côte, l'un abominait la castration, l'autre étant tout prêt à l'accepter. Mais sans doute, un courant plus ancien, plus profond, ayant tout simplement rejeté la castration, demeurait incapable d'être réactivé".

Ce troisième courant, qui ne correspond ni à une dénégation, ni à un déni, ni à un refoulement, est justement ce qui est rejeté, et c'est cela la forclusion.

De plus, ce patient avait eu à l'âge de 4 ou 5 ans, une hallucination (qu'il ne rapporta que beaucoup plus tard à Sigmund Freud): il se trouvait dans un jardin public où il était en train de tailler un morceau de bois avec son canif et d'un seul coup il s'est rendu compte qu'il s'était coupé le doigt. Son doigt ne tenait plus que par un mince lambeau de peau. Il était horrifié, a fermé les yeux, a eu un malaise. Et quand il est revenu à lui il s'est rendu compte que son doigt était tout à fait normal, qu'il n'avait rien. C'était une hallucination. Quelque chose était revenu dans le réel. Pour lui, ça avait été réel que son doigt était coupé, et ce réel correspondait à ce qui avait été forclos.

 

La réalité de la castration, c'est à dire ce troisième courant, plus ancien, n'avait donc pas été acceptée, avait été forclose et revenait dans le réel. Le fait avait été réel pour lui.

 

Mais les choses ne se sont pas arrêtées là. Il a fait une analyse avec Sigmund Freud, un certain nombre de choses se sont éclairées pour lui, mais 16 ans après sa cure il a de nouveau un épisode psychotique: un beau jour ce patient a eu la certitude que son nez était mutilé, qu'il n'avait plus de nez, que son nez était troué. Le nez devient alors l'unique objet de ses préoccupations. Il passe son temps à sortir un miroir de sa poche, à se regarder le nez dans la glace. Il a la conviction d'avoir été transformé au niveau physique et pense qu'il est en train de se transformer en femme.

 

Comment ce fantasme s'est-il produit ? On constate qu'il avait au départ, un bouton d'acné sur le nez, et qu'il avait consulté un médecin, qui lui, était très inquiet. Alors il est allé voir un deuxième médecin, qui lui a dit que c'était une glande qui s'était infectée, que c'était grave et qu'il ne pourrait jamais s'en débarrasser totalement. Il va donc voir un troisième médecin, dermatologue. Celui-ci presse le bouton en question et le patient éprouve à ce moment-là une jouissance -dit-il-, à la vue du pus et du sang qui coulent. C'est à ce moment-là qu'il a l'impression d'être transformé en femme et il va avoir, à partir de ce moment, l'impression délirante que son nez est amputé, c'est à dire qu'il n'a plus de nez, qu'il a le nez troué.

 

Ce qui veut dire que quelque chose de la castration chez ce patient n'a encore pu être symbolisé et revient dans le réel sous forme délirante.

On sait maintenant que la forclusion a un rapport avec le processus de symbolisation et que ça passe par la castration. Et si la forclusion se distingue ainsi du refoulement, si elle est donc spécifique de la psychose, qu'est-ce qui est forclos?

 

En première approximation, on peut dire que ce qui est forclos, rejeté, expulsé au dehors, c'est un fragment de l'histoire du patient. Fragment de l'histoire qui n'a donc pas été symbolisé à l'époque où l'évènement s'est produit. Et c'est ce fragment de l'histoire du patient qui devient traumatique parce qu'il n'a pas été symbolisé.

 

 

Une observation de Serge Leclaire

 

A titre d'exemple, on peut se référer à une observation que rapporte Serge Leclaire. C'est l'histoire d'un homme forçant un peu sur la bouteille et qui, un soir, rentre chez lui en faisant beaucoup de bruit, du tapage nocturne. Et bien entendu, des agents de police sont arrivés. Autrefois on appelait ceux-ci des "hirondelles". Les agents en question amènent donc énergiquement le monsieur au poste de police, où il passe la nuit. Le lendemain matin, quand il a cuvé son vin, il n'aura gardé aucun souvenir de cet épisode, tellement il avait été perdu dans les brumes de l'alcool.

Les choses en sont restées là et il continua ses occupations. Mais là où ça devient curieux, c'est que huit mois plus tard, à l'occasion d'un meeting aérien, apparaît chez lui un délire. Et ce délire est centré sur des oiseaux.

Il se prend pour un aigle. Il construit une maison dans un arbre qui est, dit il, une maison volière, où il y avait des espèces d'oiseaux très rares. Il écoute la musique d'Olivier Messiaen (dont on sait qu'il a beaucoup écrit de musiques sur des oiseaux). Il part dans de longues migrations... Bref, il se prend pour un oiseau. Mais le point important est que dans ce délire -et là il bascule dans l'horreur- il se sent attaqué par des... hirondelles!

 

Alors, que s'est-il passé ? On peut dire que cet homme, lorsqu'il était en état d'ébriété où il a été pris par des agents de police qu'on appelle des "hirondelles", a complètement forclos cet épisode de sa vie. Il n'a donc porté aucun jugement d'existence sur cet évènement-là. Ca ne veut pas dire qu'il l'a oublié, mais que cet épisode ne s'est pas inscrit en lui. Et c'est précisément parce que cet évènement avait été forclos et non pas oublié, qu'un jour revient dans le réel sous la forme hallucinatoire quelque chose de ce qui, justement, s'est passé cette nuit-là et qui a effectivement existé, même si ça ne s'est pas inscrit en lui. Et ce qui revient dans son réel, c'est l'hirondelle, mais sous forme de l'oiseau hirondelle.

 

Donc ce qui revient ce n'est non pas la réalité oubliée, mais la réalité remaniée par lui-même et par son système symbolique. Parce que du coup, dans ce délire, ce n'est pas par les flics qu'il est persécuté, sinon il ne serait pas psychotique, mais par des hirondelles en tant qu'oiseaux.

 

On peut dire qu'à partir du signifiant "hirondelle", il y a 2 signifiés :

  1. l'agent de police;

  2. l'oiseau.

Et c'est ce jeu des deux signifiés dans le symbolique, qui fait retour chez le patient sous forme hallucinatoire (et certainement de façon extrêmement pénible!).

L'observation de Serge Leclaire nous donne quelques enseignements : ce qui est forclos, ce n'est pas uniquement l'évènement traumatique (par exemple le fait d'avoir été amené au poste de police par des agents). Ce qui est forclos est ce qui est du symbolique et ce qui a été rejeté du symbolique. Ce qui fait défaut dans la trame pour n'y être pas: le signifiant "hirondelle".

C'est donc le signifiant "hirondelle" en tant que mot (puisque c'est par le mot que le délire s'est construit autour des oiseaux) ainsi que la chose (et donc le mot mis sur la chose, puisque lien il y a) qui sont rejetés du symbolique.

Et c'est donc aussi le mot "hirondelle" qui a construit le délire autour de l'oiseau, précisément. Avec pour déclencheur le meeting aérien.

 

Voici maintenant une clef pour comprendre la forclusion:

quand on parle, on fait constamment un travail de négation. Ainsi, par le signifiant "hirondelle", on commence par faire le lien entre les agents cyclistes qui sillonnent les quartiers par deux avec leurs vélos, et ces petits oiseaux qui volent par paires. Mais ensuite, on fait un travail de négation, on exclut donc l'un ou l'autre des signifiés suivant le contexte dans lequel le mot est employé. Et à l'inverse, on ne peut pas dire qu'une hirondelle, c'est seulement un agent en vélo, car c'est aussi un oiseau. C'est précisément ce que le psychotique a beaucoup de mal à faire. Pour le patient de Serge Leclaire, l'hirondelle n'était qu'oiseau et rien d'autre. Et ce "rien d'autre", est revenu dans le réel, sous forme persécutoire.

 

Le signifiant qui appartient à l'ordre symbolique est donc forclos et retrouvé dans le réel.

Bien sur il y a différents types de signifiants plus ou moins importants. Il existe probablement une armature "signifiant minimum" qui fait tenir un sujet debout, un signifiant de base qui lui permet de dire "Je", d'exister comme autonome, comme séparé, comme existant avec un désir propre, ainsi qu'un tabouret avec 3, 4 ou 5 pieds. Mais un tabouret avec deux pieds seulement fait par-contre écrouler la personne, et c'est la psychose.

 

 

Le signifiant de base

 

Quel est donc ce signifiant qui fait tenir le sujet ?

Ce signifiant de base, qui permet de dire "Je", c'est le Nom du Père, que Jacques Lacan a trouvé dans l'Oedipe universel, où il y a une mère et un père. Mais un signifiant, ce n'est pas la signification, pas uniquement la signification. Un signifiant en tant que tel, ne signifie rien. Si on dit "hirondelle" à un Japonais, il ne comprendra rien. Un signifiant ne dit quelque chose que dans la mesure où il est accolé à un signifié. Mais il se trouve que le lien entre signifiant et signifié n'est jamais stable et qu'il y a souvent une dérive sur un signifiant donné, d'un signifié différent.

 

Si on cherche un mot dans le dictionnaire, on va être renvoyé à un autre mot, et on peut faire tout le tour du dictionnaire sans trouver le sens. Ce qui veut dire que chaque mot renvoie à un autre mot, que chaque mot donne lieu à un autre mot. Un signifiant, ça fonctionne de la même manière. Il renvoie à un signifié, mais celui-ci peut renvoyer à un autre signifié. Si donc le signifiant ne veut rien dire en soi, on peut quand même dire qu'il va créer un champ de significations. Et ce d'autant plus que ce signifiant est un "signifiant-clé", fondamental, ou, comme dit Jacques Lacan: "un point de capiton". C'est à dire un signifiant qui condense ou qui crée, qui polarise ou oriente tout un champ de significations.

 

Et c'est le cas du Nom du Père et son signifiant. Mais signifiant quoi ?

Signifiant du champ de significations représenté par ce signifiant-là : tout ce qui touche à la loi, au langage, au nom. Tout ce qui touche à la différence des sexes. Bref, tout ce qui fait différence et qui permet à l'enfant, à l'infans, de se sortir de la relation duelle avec la mère.

 

Donc Jacques Lacan, sous ce terme de "Nom du Père", trouve-là une articulation signifiante tout à fait nécessaire à promouvoir le sujet, mais qui condense en elle, toute une série de significations: la loi, le nom, la généalogie, la filiation.

 

 

Psychogenèse du Manque

 

On va abandonner la psychose pendant un temps, pour essayer de parler du petit sujet, de l'infans, de l'enfant qui ne parle pas encore, et on va voir comment il arrive à parler. Les choses vont se mettre en place notamment par la fonction maternelle, dans la relation de l'enfant et de la mère.

Pour cela, il faut faire une petite histoire naturelle du "Manque" chez l'enfant. Le manque, ça commence très tôt, dès la naissance, en raison de l'état d'immaturation dans lequel naît l'enfant. Il naît infiniment plus immature que dans n'importe quelle autre espèce d'animal, dans la mesure où il se trouve dans une étroite dépendance à l'égard de l'autre, du premier autre, qui est la mère. Et ceci pendant longtemps.

C'est une dépendance qui est vitale. Et l'enfant va essayer de vaincre la prématurité dans une relation de grande proximité avec la mère, une relation duelle, d'étreinte mutuelle.

 

Puis arrive le sevrage, qui est toujours à recommencer dans des alternances de vide et de pleins, dans des moments de faim et de satiété.

Ensuite l'enfant a l'impression corporelle d'être morcelé, et de ce morcellement, il va en sortir grâce à ce que Jacques Lacan a décrit comme étant le Stade du Miroir, qui n'est pas un stade génétique, un "moment" que l'on pourrait repérer à un moment donné de sa maturation dans le temps, mais un moment dans la structure. A partir de ce moment dans la structure, l'enfant arrive à trouver dans l'image du miroir une image qui vient lui donner la notion de son unité et à laquelle il s'identifie. Il éprouve alors un intense sentiment narcissique, sorte de jubilation, parce qu'alors les différentes parties de lui-même sont rassemblées, réunies. Mais alors, le "Manque" est là aussi: s'il trouve une forme qui vient soutenir son unité, il découvre que cet autre, qui le porte, et qu'auparavant il connaissait dans la mère qui le portait dans ses bras, est une image, de laquelle il est séparé. Et il se découvre donc séparé de l'autre.

 

Il va ressentir en ce moment-là que ce qui le représente n'est qu'une image. Que ce qu'il voit est une image sur laquelle il a intérêt à mettre un nom, s'il ne veut pas se perdre en elle. Ce nom vient fonctionner comme médiation entre lui et son image, mais ce nom est également une obligation de se reconnaître différencié de la mère, et c'est là une épreuve de castration.

Tout ce qu'il pouvait ressentir de lui n'est que représenté par cette image et ce nom. Il n'est que cela, et il s'agit d'une réduction fantastique. Réduction que l'on pourrait comparer, car c'est la même, à lorsque l'on veut parler d'une chose qui nous touche profondément et que l'on ne trouve que de pauvres mots pour dire..."Je".

Lorsque "je" veux parler de moi, "je" trouve: "J-E". C'est ridicule. Alors que, ce que je ressens de moi, ne peut pas être résumé à ce pronom, ce "Je" qui pourtant me représente. Dès que je parle, il y a une chute, il y a un manque à être représenté. Cela ouvre à ce que Jacques Lacan décrit sous le terme de "refente", qui est l'entrée du sujet dans le langage, ce qui entraîne chez lui une réduction énorme entre ce qu'il dit et ce qu'il est. Une réduction entre l'énoncé et l'énonciation.

 

Par le stade du miroir, l'enfant découvre ce qui le représente comme image, et non pas ce qu'il représente. Il n'est que cela. Il n'est que cette image qui lui est renvoyée sur cette surface plane, froide, et de plus inversée. C'est dur pour lui.

 

Si on continue l'histoire naturelle du manque, on arrive à l'Oedipe. L'Oedipe implique aussi une renonciation, du fait de l'imposition de la loi qui porte l'interdit du corps de la mère. Cette renonciation est difficile. Pour l'enfant, elle va être génératrice d'une organisation, dans la mesure où il accepte son propre corps, son identité, comme sexuée. Et c'est cela qui lui permettra à son tour, plus tard, d'être père ou d'être mère.

 

Alors comment l'enfant va t'il arriver à combler les vides provenant de l'histoire naturelle du manque? Comment va t'il pouvoir combler les béances qui le traversent successivement?

 

Il le fait (dans l'ordre d'une construction qui a à voir avec une structure) en s'identifiant à une image, qui est l'image qui vient combler le manque de la mère. L'enfant va se poser, dans son imaginaire, comme étant lui-même ce qui comble tout manque, et donc il se préserve du manque. Il se protège de ce fait d'être anéanti dans le manque qu'il rencontre, du fait même de son existence. Être ce qui comble le manque et particulièrement ce qui manque à la mère, est ce qui le protège et qui l'aide à traverser.

 

Ce qui manque à la mère, c'est ce qui est appelé par Jacques Lacan "le Phallus". Le Phallus en tant que point de structure et non pas comme le pénis, l'organe sexuel, même si ça en prend la forme imaginaire (d'où le terme).

 

C'est donc par ses identifications à l'image phallique que l'enfant peut traverser cette première période.

 

 

Apparition du désir

 

Si on reprend l'image du miroir, il y a:

C'est à dire que le stade du miroir est le moment où le Moi et le Je se séparent. Si le Moi arrive à se distinguer de l'image du miroir, c'est que précisément il existe un troisième pôle, sinon il y serait toujours confondu. Et ce troisième pôle, c'est le Phallus. Phallus qui est aussi la position du sujet, à distinguer du Moi, et à distinguer de l'image spéculaire du miroir.

Le phallus est ce à quoi l'enfant s'accroche pour traverser ce manque qui le marque dès le début de son existence. Il peut être également le désir du père ou de la mère vis à vis de l'enfant. Le phallus est l'objet du désir et donc, l'objet qui comble le manque.

 

Donc l'enfant se raccroche à l'identification au phallus, c'est à dire au désir de la mère. Il comble de ce fait le manque de la mère. Mais quand il est identifié à l'objet du désir de la mère, de la combler et de se combler en la comblant, il arrive dans un rapport où il n'y a plus de manque et donc, une satisfaction.

 

Pour que le désir apparaisse, il faut maintenant qu'il se rende compte que l'autre (le premier autre, la mère) ne puisse être comblé intégralement par lui. Sinon il va rester dans cette identification au phallus imaginaire. Il va falloir donc, qu'il découvre que quelque chose manque à l'autre, et donc à lui aussi, puisqu'il ne peut pas combler intégralement l'autre, et c'est une nouvelle épreuve qui se prépare.

 

L'important ici est non-pas qu'il découvre qu'il a, ou n'a pas, un pénis, mais bien au contraire que la mère ne l'a pas. Car si elle n'a pas de pénis, elle est manquante.

Ce qui veut dire que s'il comble entièrement le désir de sa mère, il n'y a aucune raison pour qu'elle soit absente, puisqu'il est là pour la combler, et donc jamais absent non plus.

 

Mais l'expérience fondatrice du désir n'obéit non-pas à un ordre de fait, mais à un ordre de loi. La mère est manquante, dans la mesure où elle est soumise à la loi. Et c'est cela qui est en jeu dans l'émergence de l'enfant au niveau du désir. Le fait que la mère dans son désir, ne soit pas complètement occupée par l'enfant (l'enfant phallus), ne peut se concevoir que dans la mesure où pour elle, il en existe un autre. C'est à dire que son désir est ouvert à l'autre. Et l'autre, c'est habituellement le père, sans être une nécessité absolue. L'autre, c'est l'autre de la mère.

Alors cet autre, qui occupe une partie du désir de la mère, détient pour l'enfant une place que lui pensait pouvoir tenir. A cette position imaginaire du phallus qu'il pensait tenir, il découvre qu'il y en a un autre, que le phallus est dans l'autre et donc, qu'il ne peut effectivement pas être identifié à ce phallus.

L'identification à l'image phallique est ce que Donald Woods Winnicott appelle "l'illusion fondatrice de l'enfant", l'illusion du couple mère-enfant, où l'enfant est dans une toute-puissance par rapport à la mère. C'est une chose sûrement nécessaire pour asseoir le narcissisme.

 

 

La métaphore du Nom du Père

 

A la fin de son séminaire sur la psychose, Jacques Lacan en était à ce point du concept: il n'avait encore pas parlé de la métaphore paternelle. Ceci est venu deux ans après, après une rencontre avec Roman Jakobson et un travail sur la métaphore et la métonymie. Ceci lui a permis d'asseoir par la linguistique le "Nom du Père" comme signifiant du désir de la mère, en opposition avec le phallus imaginaire.

Alors, pour introduire la castration de manière plus manifeste, il a parlé de "métaphore paternelle".

 

La métaphore est une formule de rhétorique, utilisée souvent en poésie, et qui consiste à remplacer un mot par un autre mot. Cet autre mot faisant tomber sous silence le premier mot, celui qui a été remplacé.

Un exemple classique de métaphore est celui tiré du poème de Victor Hugo intitulé "Booz endormi" et parlant d'un brave homme endormi, il dit: "Sa gerbe n'était point avare, ni haineuse".

Le mot "gerbe" vient remplacer quelque chose qui signifie la fécondité ou la générosité. On ne sait pas ce qu'il y a dessous, mais ça ne demande qu'à sortir...

 

La métaphore est donc une substitution d'un terme par un autre. Jacques Lacan utilise la métaphore à propos du Nom du Père. La mère va mettre un mot sur le désir qu'elle a pour le père. Et ce mot c'est le Nom du Père.

Le Nom désigne donc cette partie que l'enfant n'a pas, qui est orientée vers un autre, qui est nommable par le désir de la mère: le Nom du Père.

 

Mais pour être complet, quelque chose va passer dans les oubliettes par le travail de la métaphore. Et ce qui passe dans les oubliettes, dans le refoulé, est précisément le signifiant phallique, le phallus imaginaire. Le phallus imaginaire qui, en passant dans le refoulé, prend le statut de signifiant.

 

La métaphore signifie donc qu'un nom vient à la place d'un désir, et la nomination ne peut se produire que s'il y a un "autre" nommable. La conséquence de la métaphore paternelle est que l'enfant va être délogé de la position qu'il occupait en s'identifiant imaginairement au phallus de la mère. Il va être soumis à la loi et renoncer à être le phallus de la mère au profit d'une autre chose: s'accepter avec son corps sexué, avec son pénis tout simple ou sans pénis mais pouvant le recevoir.

Il va passer de "être" (le phallus de la mère) à "avoir" (ou recevoir le pénis).

 

La castration symbolique :

Il y a donc ce passage de l'être à l'avoir qui se fait progressivement, pendant les 3, 4 ou 5 premières années, mais pour lequel il existe des éléments de structure dès la naissance. Cette structure ne peut pas être superposable avec un moment du développement génétique, car elle existe dès le début.

C'est précisément ce passage d'être (le phallus) à avoir (ou recevoir le pénis) que Jacques Lacan appelle la "castration symbolique".

 

Autre conséquence, c'est le fait que la mère dénomme le père comme étant ce qui soutient son désir à elle, et fait apparaître le père comme porteur du phallus. Le phallus est donc dans l'autre. Le père apparaît donc en position tierce entre l'enfant et la mère, c'est à dire en position symbolique.

 

Plus tard, au moment où l'Oedipe classique se met en place, le père apparaît comme rival, menaçant, dangereux avec les fantasmes de castration qui y sont liés. Mais le père, en tant qu'instance interdictrice, existe dès la naissance dans la structure. Car il interdit à l'enfant l'accès à la mère et interdit à la mère de réintégrer son enfant. Il fonctionne comme instance tierce de l'un comme de l'autre. Il n'est interdicteur que dans la structure, du fait même qu'il intervient en position tierce. Et si on le dote imaginairement du phallus, c'est parce qu'il détient la loi.

Il faut ajouter que pour que l'enfant à son tour puisse s'accepter comme sexué, il est nécessaire que cet autre, qui est le père, n'apparaisse pas pour lui comme une totalité. Cela donnerait lieu à une névrose. Il faudra pour cela que le père, à son tour, puisse aussi apparaître comme étant barré, châtré, soumis à la loi, soumis à la castration.

L'enfant ne pourra trouver son identité sexuelle que si son père se reconnaît lui-même comme marqué par la castration, c'est à dire comme mortel.

 

 

Retour à la psychose

 

Jacques Lacan écrit dans l'article des "Ecrits" : "c'est dans un accident dans le registre du signifiant, à savoir la 'forclusion du Nom du Père' à la place de l'autre étant l'échec de la métaphore paternelle, que nous désignons le défaut qui donne à la psychose sa condition essentielle avec la structure qui la sépare de la névrose".

Donc, le signifiant du Nom du Père n'est pas pris dans l'histoire du sujet comme signifiant. Il est "hors" (en dehors) du sujet, hors de l'armature signifiante minimum du sujet et rend l'échec d'une métaphore paternelle possible.

 

Pour appuyer sa thèse et lui donner son poids et sa consistance, Jacques Lacan a effectivement remarqué que la psychose apparaît justement dans certaines circonstances. Il parle certainement là des psychoses de l'adolescent ou de l'adulte. Il est moins certain qu'il parle des psychoses de l'enfant. Et Jacques Lacan dit que, pour que la psychose apparaisse, il faut précisément qu'il y ait un appel au nom du père, là où le nom du père est forclos. C'est lorsqu'un père apparaît pour le sujet qui est lui-même coincé dans une relation duelle avec quelqu'un, que la psychose apparaît. Ceci parce que l'intervention du tiers répond à ce moment-là pour le sujet à un trou, à un vide, puisqu'il n'y a pas de signifiant du Nom du Père. Lorsqu'un père intervient en position symbolique, la psychose se déclenche.

 

Jacques Lacan donne des exemples :

 

 

Donc, s'il y a forclusion du Nom du Père, ou échec de la métaphore paternelle, cela veut dire que le patient reste coincé dans une position d'être le phallus imaginaire de la mère. Et il y est tellement identifié que cette position devient du réel pour lui.

Dans la métaphore paternelle, le phallus passe dans le refoulé. Mais chez le psychotique, du fait de l'échec de la métaphore paternelle, le phallus comme signifiant n'est pas refoulé. Il est forclos. Mais il peut faire retour de l'extérieur, comme tout ce qui est forclos. Chez l'homme aux loups, quand il était enfant, ce qui faisait retour de l'extérieur, dans le réel, était la mutilation, l'hallucination du doigt coupé.

 

 

Forclusion du Nom du Père : conditions de survenue et conséquences.

 

Ce qui s'est passé du côté de la mère

 

La métaphore du Nom du Père, ça veut dire que pour que l'enfant renonce à être le phallus de la mère, il faut qu'elle parle, qu'elle désigne l'objet de son désir, qui est autre que l'enfant. La parole de la mère est essentielle pour permettre à l'enfant de savoir "qu'il y a de l'Autre". C'est en quelque sorte la manière dont la mère va parler du père, l'usage qu'elle va faire de la parole du père, ce en quoi elle va reconnaître le père dans sa parole vis à vis de l'enfant, qui va être déterminant. Et il ne s'agit pas là tellement de l'absence ou de la présence du père dans la réalité. Les fils de veuves ne sont pas forcément psychotiques, pourtant il n'y a pas de père, mais il est là dans la parole de la mère, surtout si elle est veuve de guerre. C'est à dire que le père mort est présent, par la place qu'il occupe dans la parole de la mère. Et c'est par ce biais-là que la métaphore peut fonctionner: c'est la substitution d'un nom à un désir.

Pour la mère, le fait qu'elle accorde une consistance et du poids à la parole du père, qu'elle le reconnaisse donc comme père, n'est pas si évident que ça. On s'est aperçu qu'il y a quelque chose de la forclusion qui fonctionne chez la mère avant la naissance de l'enfant. Ce sont souvent des mères qui donnent l'impression que quelque part dans leur fantasme, elles ont fait l'enfant toutes seules. Il y a eu un géniteur, on pourrait dire un père biologique, mais l'enfant, elles l'ont fait toutes seules. Elles ont souvent du mal à s'inscrire elles-mêmes dans une généalogie, dans une filiation, et elles ont quelques difficultés par rapport à la loi. Non pas qu'elles soient hors la loi, elles sont la loi. Comme le père de Schreber décrétait ce qui était bon pour l'enfant, très souvent la mère du psychotique est la loi. Elle est identifiée à la loi, elle agit selon son caprice. Quand elle est enceinte de l'enfant qui sera plus tard psychotique, elle a du mal à imaginer cet enfant, à imaginer le corps de l'enfant. Il y a une sorte de défaut au niveau du corps imaginé par la mère, de l'enfant. Certaines disent que l'enfant qu'elles portaient, c'était comme un bout de viande. Ces femmes ont souvent de la difficulté à se sentir manquantes, c'est à dire comme ayant besoin de l'autre en ce qui concerne l'enfant. Le fantasme qu'elles ont fait l'enfant toutes seules en est déjà une indication. Mais après la naissance de l'enfant, elles attendent de l'enfant qu'il leur renvoie l'image de leur perfection, c'est à dire qu'elles sont sans défaut. Ce sont des mères parfaites. Mais ce qui pourrait venir en rupture par rapport à cela, et ce qui ne va pas être accepté par la mère, ou ce qu'elle n'acceptera qu'au prix d'un déni (c'est à dire qu'elle n'accepte alors pas l'enfant tel qu'il est, mais qu'elle continue à fusionner avec l'enfant de ses rêves, l'enfant qu'elle imagine), traduit le fait qu'il y a une difficulté pour elle à s'accepter comme manquante. Et si elle s'accepte difficilement comme manquante, il n'y a pas besoin du père, et le père lui-même aura du mal à s'inscrire entre l'enfant et la mère.

 

Ce qui s'est passé du côté du père

 

Quand Jacques Lacan parle du père, il ne s'agit pas du père réel, du père empirique, celui de l'expérience. Sinon, chaque enfant sans père serait psychotique. Ce n'est pas le père qui est manquant, c'est le père en tant que signifiant paternel. Autrement dit, c'est la manière qu'a le père d'être lui-même soumis à la loi, la manière dont il fonctionne dans sa propre paternité. Ce n'est pas du tout le père absent.

Pour reprendre l'histoire du président Schreber, une des cinq psychanalyses de Sigmund Freud, il a fait une psychose paranoïde très importante. Le père de celui-ci était un homme absolument incroyable dans la mesure où il a retiré ses enfants à la mère quand ils étaient tout petits. Ils étaient élevés par leur père, lui-même persuadé de détenir la vérité sur l'éducation des enfants. Il a d'ailleurs écrit un traité qui s'appelait "gymnastique en chambre" et qui indique comment on élève un enfant: "pour bien élever un enfant il faut que celui-ci fasse telle gymnastique, à tel moment, pour qu'il y ait telle attitude corporelle...".

 

Et ce père, dans l'ombre duquel son fils a construit son délire (c'est à dire d'être de filiation divine, par laquelle il rentrait en contact avec Dieu, impression de se transformer en femme), ce père en question n'était pas du tout manquant, ni absent. Il était trop là. Il se prenait pour le Nom du Père. Il était persuadé que lui était la loi (et Jacques Lacan a dit d'ailleurs que le père des psychotiques était celui qui fait la loi). Donc le Nom du Père, qui est forclos, survient dans une situation familiale où le père n'est pas absent, mais où le père lui-même a quelques difficultés à se situer par rapport à la loi.

Le père d'un enfant psychotique n'aura pas su ou pas pu faire entendre sa parole. Il n'aura pas eu de place entre la mère et l'enfant, et n'aura donc pas pu venir en tierce personne. Il n'existera pas dans le rapport que l'enfant établit avec l'Autre, la mère, ni dans le rapport qu'elle-même établit avec l'enfant, de manière exclusive. Il est exclus au niveau symbolique, et ne vient pas remplir un manque, car il n'y a pas de manque dans cette relation fusionnelle que la mère et l'enfant entretiennent. 

 

Conséquences

 

Bref, il y a un système de circularité qui s'établit entre le père et la mère. Qui a commencé? C'est difficile à savoir bien sûr. C'est dans la structure que l'on peut repérer, longtemps après, ce qui a pu fonctionner ou ne pas fonctionner. Tout d'abord, la conséquence de la forclusion du Nom du Père, c'est que l'enfant reste lié d'une certaine manière à la mère. La mère et l'enfant vont s'enfermer l'un et l'autre dans une relation qui est faite à la fois de jouissance et d'horreur, l'un étant le double, le négatif de l'autre. C'est à dire que l'enfant, étant figé comme objet du désir de la mère, lui procure une jouissance. C'est l'enfant bouche-trou. La mère ne manque plus, puisque l'enfant bouche son propre manque. C'est l'enfant phallus, qui n'est pas reconnu comme autonome, comme séparé, comme sexué. L'enfant bouche trou est sans sexe. La relation de l'enfant et de sa mère est une relation qui, selon le degré où en est l'enfant, peut être une relation d'objet partiel, ou de gemellarité, de double, mais même dans la relation gémellaire, où l'enfant est perçu comme double de la mère, l'enfant a du mal à exister comme séparé. Il est une sorte de réduplication de la mère. L'enfant n'est pas vécu par la mère comme autre, alors comment pourrait-il par lui-même faire fonctionner cet autre en lui, ce point nécessaire de la structure pour exister comme sujet?

 

Et bien sûr, comme l'enfant est coincé comme objet de jouissance de la mère, comment pourra t'il parler? On ne parle pas à un objet. On ne parle pas à sa main, on ne parle pas à son pied. Et de même un objet ne parle pas. Car pour qu'un enfant commence à parler, il faut que le père et la mère parlent ensemble. Il faut que l'enfant découvre que la partie du désir qui est occupée par le père, c'est quelqu'un qui est nommé, on l'a dit, mais c'est aussi quelqu'un qui parle. Et finalement, l'enfant non-psychotique va essayer, pour parler, pour rejoindre cette partie de la mère qui ne le concerne pas, qui est occupée par un autre, de parler comme son papa. Il va s'identifier au père parlant, pour rejoindre cette partie du désir de la mère qui est représentée, désignée par un nom. C'est comme ça que l'enfant apprend le langage. C'est la mère qui habituellement s'occupe de lui, mais le premier mot que dit l'enfant, c'est papa. C'est quand même un rude coup pour la mère. Ou alors il dit papa et maman en même temps. C'est à dire que l'enfant, le premier mot qu'il prononce, c'est précisément le nom du père, le signifiant qui vient désigner le père. Dans la mesure même où c'est cet autre de la mère qu'il essaye d'atteindre en passant par l'identification au père qui est une identification première -ce sont les termes de Sigmund Freud- identification sur un mode primaire, cannibalique. Cette identification première au père, Jacques Lacan la reprend, en disant que c'est une identification au père qui permet à l'enfant de parler, de trouver la parole, le langage du père, pour atteindre la mère. C'est la mère qui est visée.

 

Chez l'enfant psychotique, l'absence de langage, c'est aussi une absence de demande. Un psychotique a beaucoup de mal à demander et ça se comprend. Il ne peut pas demander parce que demander c'est se reconnaître manquant, ça veut dire que quand on demande quelque chose à quelqu'un c'est qu'on n'a pas cette chose, et que l'on reconnaît que l'autre peut l'avoir. 

 

L'enfant psychotique a un statut d'objet de jouissance de la mère. Il a du mal à percevoir son corps comme contenant. Son corps est un contenu. Pour qu'il y ait un contenant il faut qu'il y ait accès à l'identité spéculaire, qu'il y ait une image qui vienne le faire buter. Il faut que l'enfant ait la représentation d'une enveloppe corporelle. L'enfant psychotique, l'enfant autiste, est dans la répétition de cette question là. Il pourra jouer inlassablement avec de l'eau, à vider, à remplir des contenus, année après année.

 

 

Alors si un enfant est psychotique, est-ce que ça veut dire que la mère est psychotique?

 

C'est possible, mais ce n'est pas obligatoire. Ce n'est pas la condition nécessaire. La mère aura de toute façon des difficultés avec l'autre, et ce n'est pas par hasard si elle s'enferme avec l'enfant dans une relation de type fusionnel. Ce n'est pas par hasard non-plus s'il n'y a pas reconnaissance de la parole du père. Mais peut-on dire pour autant qu'elle est psychotique? Peut-être au niveau de la structure, mais pas forcément au niveau des symptômes. Il y a des analystes qui ont dit que, partant du fait que l'enfant psychotique est objet de jouissance de la mère (ou du père), la psychose est la fille de la perversion. C'est à dire qu'il y a plus que de la psychose, il y a de la perversion chez les parents...

Nous abordons ici une notion délicate, puisqu'il s'agit d'éviter de distribuer de mauvais points, de culpabiliser les parents. C'est en effet très commode d'avoir en soi des images de parents psychotiques, mais dans la réalité ce n'est pas tout à fait pareil, c'est même à chaque fois différent. C'est différent parce que, quand on rencontre les parents de ces enfants, ce sont des parents qui ont vécu 5 ans, 8 ans, 10 ans ou 12 ans avec des enfants extrêmement difficiles, des enfants tout à fait destructurants. Si on constate effectivement que la relation est pervertie entre les parents et l'enfant psychotique, on ne sait pas si c'est ça qui est à l'origine de la psychose, ou si c'est la conséquence d'une relation extrêmement difficile au psychotique, qui est un enfant qui refuse, dans la mesure où il n'a pas d'Autre en lui, il refuse l'altérité de l'autre. C'est un enfant insupportable au niveau narcissique pour les parents, qui se défendent comme ils peuvent, avec les mécanismes de défense que sont le déni, le clivage, et des sources de satisfaction qu'on appelle perverses. Mais pervers ça a quand même une connotation morale désagréable, qui ne doit pas faire oublier que ce sont des parents qui souffrent et qui ont sûrement à être aidés au sens de les aider à comprendre ce qu'il se passe dans leur propre structure psychique.

 

 

Y a t'il une réversibilité de la psychose ?

 

Chez le psychotique, s'il n'y a pas d'Autre, il n'y a pas de sujet, il n'y a pas de structure, est-ce que ça veut dire que c'est irréversible? C'est une question qui est bien difficile. C'est vrai que Jacques Lacan, dans ses séminaires sur la psychose, ne tranche pas. Il maintient un peu le suspens jusqu'à la fin et puis il ne tranche pas. Mais il dit quand-même des choses, par exemple que le signifiant c'est un système de tout ou rien. Il y a, ou il n'y a pas de signifiant. Si il n'y a pas de signifiant du Nom du Père, il ne peut pas y en avoir un petit peu, et c'est donc irréversible. Cela, il le dit au nom d'une logique de la structure. Dans la clinique, ce n'est pas tout à fait vrai. Il y a des réversibilités de la psychose. Il y a des enfants qui sont en psychothérapie et qui sortent de la psychose. Il y a des bouffées psychotiques chez l'adolescent qui guérissent. Au niveau de la structure doit persister quelque chose de la forclusion du Nom du Père qui risque de faire appel comme un vide aspirant. C'est à l'occasion d'une rencontre avec un tiers, avec quelqu'un qui viendrait en position tierce, qu'à nouveau une métaphore délirante peut se mettre en place. Mais il y a quand-même des guérisons. Par exemple des enfants psychotiques qui se mettent à parler, qui se mettent à dire "Je", et "Je veux", qui commencent à avoir du désir. Il y a la négation, il y a le désir, il y a la reconnaissance de l'autre comme différent, il restera peut être avec des traits de mégalomanie, des idées et des fantasmes de filiation particulières mais il y a quand-même du sujet qui va apparaître.

Alors Jacques Lacan s'en sort en disant qu'il peut y avoir des compensations néo-paternelles, c'est à dire des ersatz de père. Mais il y a quand-même des disfonctionnements, qui sont effectivement des néo-formations, c'est à dire que ça ne fonctionne pas tout à fait comme signifiant du Nom du Père dans le rapport à la mère. Car c'est toujours en rapport à la mère que le nom du père fonctionne comme signifiant.

 

 

- "la forclusion du Nom du Père", Jean Luc Graber, mars 1983 -

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 PSYCHIATRIE INFIRMIÈRE : COURS DE PSYCHIATRIE

Intervention orale de Mr Jean Luc Graber, mars 83

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