Psychiatrie biologique et reductionniste  

psychiatrie biologique reductionniste article 14 avril 2004 le monde edouard zarifian

 

L'éditorial du Monde

"Voir le cerveau penser n'est qu'une métaphore poétique"

article du 14.04.04 de Mr Edouard Zarifian, professeur de psychiatrie au centre hospitalier universitaire de Caen

(consultable sur le site du "Monde")

 

 

Extraits de : "Voir le cerveau penser n'est qu'une métaphore poétique."

 

 

-" Y a-t-il encore une place pour la psychiatrie biologique ? "

 

-"... / ... La psychiatrie biologique vit depuis plus de soixante ans sur un quiproquo fondamental. Les outils de recherche ont changé mais les concepts et les modèles sont demeurés immuables et aucun résultat utile pour le diagnostic ou pour les soins n'a été obtenu .../ ... On a abusivement assimilé le trouble psychique et son diagnostic au modèle médical pastorien. Or le trouble psychique se situe dans le champ du qualitatif, du subjectif et s'exprime par la parole. Le jour improbable où le trouble psychique aura une signature lésionnelle cérébrale, il deviendra alors une maladie neurologique ... / ... En dépit de la sophistication grandissante des techniques de la neuro-imagerie cérébrale, aucun résultat n'a été obtenu à ce jour ayant un intérêt pour le diagnostic, pour prédire l'évolution d'un trouble psychique ou pour prévoir la réponse à un traitement médicamenteux. L'imagerie cérébrale permet certes d'établir des diagnostics dans les maladies neurologiques, mais elle ne sert, pour le moment, qu'à fabriquer des hypothèses dans les troubles psychiques."

 


-" Y a-t-il ici selon vous une illusion scientifique née d'une approche que certains qualifient de 'réductionniste'?"

 

-" ... / ... La recherche en neuro-imagerie est scientifique mais ses interprétations, ses conclusions ou ses affirmations sont scientistes. "Voir le cerveau penser" n'est qu'une métaphore poétique ... / ... On met en évidence que, pour penser, il faut un cerveau dont certaines zones sont activées de manière sélective. Quand bien même on isolerait certaines zones cérébrales activées plus spécifiquement au cours de pensées tristes ou gaies, cela ne renseignerait en rien sur les causes ou le contenu de ces pensées. Encore moins sur la valeur symbolique qu'elles peuvent avoir pour la personne qui les produit. Seule la parole du sujet qui s'exprime permet d'avoir accès au contenu de sa pensée (accès au dossier "communication").-

 

 

-" Peut-on néanmoins espérer que ces travaux permettront de progresser dans la compréhension de la physiopathologie des maladies mentales ?"-

 

-" Les espérances ... / ... de l'imagerie cérébrale dans le champ de la psychiatrie doivent demeurer modestes compte tenu de ce que sont les troubles psychiques. On ne saurait élucider la physiopathologie des principales affections psychiatriques au moyen de l'imagerie cérébrale parce que le trouble psychique est fait de symptômes (anxiété, dépression de l'humeur, délire) universels associés à une souffrance psychique dont les caractéristiques sont strictement individuelles. La suppression du seul symptôme (par le médicament, par exemple) ne suffit pas à soulager durablement la souffrance psychique. Seul l'échange intersubjectif par la parole permet d'obtenir ce résultat. La compréhension des mécanismes cérébraux ... / ... permettrait de dire "comment ça marche" et pas "pourquoi", à tel moment, telle personne va extérioriser ces symptômes et les inscrire dans son histoire personnelle en leur donnant un sens qui lui est propre. Les outils scientifiques permettent d'étudier ce qu'il y a d'universel en l'homme mais pas ce qui est particulier à chacun."-

         ... / ...

 

-" Des progrès sont-ils à attendre en matière thérapeutique ?"-

 

-" Toutes les découvertes biologiques dans le champ de la psychiatrie ont été du ressort de l'empirisme. C'est vrai des médicaments psychotropes comme de la sismothérapie (accès au dossier "sismothérapie"). La raison en est simple. On ne dispose d'aucun modèle animal permettant d'étudier un trouble psychique. Les animaux ne parlent pas et les symptômes qu'on leur attribue (anxiété, dépression) sont le fruit d'un anthropomorphisme bien peu scientifique ... /... L'utilisation de produits hallucinogènes ne transforme pas chaque consommateur en schizophrène. De même la disparition d'hallucination par un champ électromagnétique focalisé supprimera peut-être un symptôme mais ne changera pas définitivement le psychotique en une personne heureuse, sereine et adaptée à la société"- (accès à l'article de 2005 "débat après le meurtre de Pau").

 


Propos recueillis par Jean-Yves Nau


ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 14.04.04

 

 

 

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